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Jean-René VERDIER

L'Onanisme ou le droit au plaisir

Biblothèque du Planning Familial

Balland éditeur, 1973.





Cet ouvrage de Jean-René Verdier est une très belle présentation de la place qu'occupe la masturbation dans la sexualité humaine, du rôle unique qu'elle y joue.


Après un rappel historique, l'auteur présente l'état de la discussion dans les années 70, avant d'exposer les méthodes utilisées par les femmes et par les hommes. La masturbation évolue avec l'âge, dans l'enfance, l'adolescence ou la maturité. Comme la recherche du plaisir est première dans la sexualité, la masturbation apparaît comme le comportement de base de la satisfaction sexuelle. Ses fonctions sont extrêmement importantes : fonction maturante (nécessaire à l'acquisition d'une sexualité épanouie, cf. éthologie), fonction de compensation (procurant un plaisir autre que celui du coït, ou le remplaçant en son absence), fonction physiologique (apaisant un besoin physique, elle contribue à l'hygiène mentale), et fonction ludique (cf. Janet, Préface à Krafft-Ebing, et cf. Caractéristiques de la sexualité).


Au total, une réflexion sensible et intelligente sur une composante incontournable de la sexualité humaine.





« L’âme qui n’a pas connu le plaisir est ignorante de la vérité » Vauvenargues.


« La solitude n’est pas l’isolement »






INTRODUCTION





Par son universalité, sa constance depuis la plus jeune enfance, jusqu’aux âges les plus reculés de l’existence, la masturbation occupe une place privilégiée dans l’évolution psychologique et sexuelle des individus. Le problème n’est pas neuf et nombre de moralistes, médecins ou pédagogues n’ont pas manqué, au cours des siècles, d’émettre des avis sur la nature et les consé­quences de cette pratique sexuelle.

Nous verrons que ce comportement, dont la généralité aurait pu le faire considérer comme « normal », a fait l’objet d’une méconnaissance, d’une condamnation et de mesures répressives qu’il faut bien aujourd’hui qualifier d’aberrantes.

Seul mode de satisfaction sexuelle jusqu’à l’adolescence, la masturbation vient au deuxième rang, lorsque se fait l’acces­sion à une conduite hétérosexuelle adulte. Il est bien rare cepen­dant qu’elle disparaisse totalement, même chez les adultes, et la morale sociale porte une lourde responsabilité en jetant un


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interdit sur un comportement qui s’inscrit tout à fait naturelle­ment dans le cadre d’une sexualité équilibrée.

Le sens et l’interprétation de la notion de masturbation se sont élargis au cours des siècles. L’origine étymologique du mot « masturbation » reste discutée. Dans un cas, ralliant la majorité des avis, le terme dériverait de « manus » (main) et de « stuprare » (profanation), dans l’autre, il dériverait de « mas » (organe génital mâle) et « turbatio » (excitation). Dans un cas comme dans l’autre, l’étymologie ne rend compte que de façon imparfaite de la signification du terme. Car si la masturbation relève effectivement le plus souvent de techniques manuelles, elle n’est en aucune manière une souillure ou une dépravation et si elle consiste bien en une excitation sexuelle, cette excitation n’est nullement réservée, loin de là, au sexe masculin.

C’est une allusion aux conséquences nocives, et même une condamnation morale qui rendent compte de termes allemands comme « souillure de soi », ou « affaiblissement de soi », les dénominations françaises préférant incriminer l’âge en parlant de vice de l’adolescent, vice de jeunesse, ou vice solitaire.

Des auteurs plus modernes parlent de la masturbation comme de la « libération solitaire recherchée d’une tension sexuelle soit spontanée, soit provoquée ». L’accent d’une pareille définition porte sur le fait que la décharge sexuelle est recherchée en dehors de toute relation réelle et affective avec un partenaire. La masturbation se distingue ainsi, d’une part de la pollution, émission séminale spontanée se situant au niveau d’une dé­charge organique naturelle, et d’autre part, de toute décharge sexuelle ou orgasme opéré dans le cadre d’une relation sexuelle, qu’elle soit d’ordre homosexuel ou hétérosexuel.

Est-ce à dire qu’il n’y ait pas de masturbation possible dans le cadre de relations sexuelles ? Les exemples sont nombreux pour prouver que la masturbation peut coexister ou même persister dans le cadre de relations suivies avec un partenaire. Par ailleurs, même si la masturbation peut être qualifiée de solitaire en tant qu’elle est généralement vécue en dehors de




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toute relation affective avec une autre personne, on ne peut nier le fait que l’autre personne est présente par les imaginations dont elle est l’objet. En effet, il n’y a guère de pratiques mastur­batoires sans fantasmes sexuels, et c’est par le jeu de cette activité imaginaire que le ou les partenaires sont présents à l’esprit du sujet.

Ainsi donc, et quoi qu’on en ait dit, l’acte masturbatoire, comme tout comportement sexuel, est un acte qui s’adresse à autrui. La personne aimée et désirée transparaît dans les fan­tasmes dont elle est l’objet, Si bien que, du moins chez l’adulte, les scènes imaginées sont la reproduction plus ou moins fidèle de scènes qui se sont déroulées dans la réalité.

Si l’on considère que la masturbation ne se caractérise pas essentiellement par le contexte de solitude où elle se déroule, on ne peut qu’être d’accord avec Kinsey qui en parle comme d’une « autostimulation volontaire produisant une excitation érotique ». Dans l’espèce humaine, cette activité a pour objet d’obtenir des satisfactions érotiques et une certaine détente physiologique. L’orgasme produit par une auto-excitation acci­dentelle n’entre pas, au sens précis du mot, dans le cadre de la masturbation. Celle-ci peut être poussée ou non jusqu’à l’or­gasme et l’avoir ou non pour objectif. Bien que dans la plupart des cas, l’excitation soit effectuée de façon manuelle, les tech­niques employées, surtout chez la femme, peuvent également comprendre d’autres moyens d’exciter les organes génitaux ou d’autres parties du corps en agissant sur d’autres organes senso­riels et par excitation psychique.

On emploie aussi, à la place du mot masturbation, le terme d’onanisme. En fait, ce mot est dérivé du: nom d’Onan (Ancien Testament) et il est synonyme de « coït interrompu ». Suivant le désir de son père, et en accord avec les lois hébraïques, Onan épousa la veuve de son frère. Ne désirant point de descendance et pour ne pas entacher la mémoire du défunt, « il laissa tomber par terre son sperme » pendant l’acte sexuel. Cette analogie avec la masturbation par la seule perte de substance explique

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sans doute l’usage qu’en firent les auteurs pour désigner la masturbation.

Citons encore les termes de satisfaction solitaire, auto-érotisme (Ellis), ipsation (Hirschfeld), autisme (Bleuler) pour désigner en fin de compte la même réalité.

La lecture des ouvrages de sexologie nous montre que la masturbation y est le plus souvent traitée en rapport avec les problèmes de l’adolescence. S’il est vrai que c’est à cet âge que les comportements masturbatoires sont les plus fréquents, la disparition progressive de cette forme de satisfaction n’est pas une règle générale, ainsi que le prouvent les multiples enquêtes faites à ce sujet. Depuis les découvertes de la psychanalyse per­sonne n’oserait plus, sans friser le ridicule, nier la réalité de la sexualité et de la masturbation enfantines. Mais reconnaître l’auto-érotisme infantile n’est pas une justification suffisante pour faire de la masturbation un domaine réservé de l’enfance et de l’adolescence. Un nombre non négligeable d’adultes se mastur­bent sans que l’on puisse parler à leur sujet de sexualité perverse ou anormale.

Pour des raisons qui ne sont pas toujours aisées à comprendre, la masturbation est l’une des composantes du comportement sexuel qui a subi de la part de certaines cultures – dont la nôtre – la répression la plus sévère, et il faut bien le dire, la plus absurde.

Après avoir souligné quelques aspects de cet interdit, nous envisagerons la masturbation en la replaçant dans le contexte de la sexualité en général et non pour en faire une activité à part que l’homme et la femme devraient avouer à voix basse, dans le silence de la confession ou le cabinet du médecin. Ceci étant, nous aurons à répondre à plusieurs questions fondamentales que les jeunes, aussi bien que les adultes, ne peuvent s’empêcher de poser

- La masturbation est-elle une forme de sexualité uniquement juvénile ?

- Est-elle nocive pour la santé aussi bien physique que psychique de l’individu ?

- N’a-t-elle vraiment qu’une valeur secondaire sur le plan de l’épanouissement sexuel de l’individu ?



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DE QUELQUES OPINIONS CONCERNANT LA MASTURBATION


Il est significatif que ceux qui ont trouvé le plus de raisons morales de condamner la masturbation soient ceux qui insistent le plus sur les dommages physiques et cérébraux qui en résultent. De telles affirmations sont scientifiquement dépassées pourtant, un nombre surprenant de médecins, de psychiatres, de psychologues et d’éducateurs les ont perpétuées jusqu’à nos jours. De toute évidence, leurs arguments sont faits pour justifier les règles de la morale et ne procèdent pas d’un examen des réalités objectives.

• L’examen de ces « avis » sur la masturbation ne répond pas à un seul souci de vérité historique. Il. s’avère révélateur des attitudes que les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont susceptibles de prendre en ce qui concerne le « problème » de la masturbation.




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Antiquité



Historiquement, la condamnation de la masturbation remonte fort loin, puisqu’on en retrouve des traces jusqu’au « Livre de la Mort » – écrit entre 1550 et 950 avant J.-C. Elle n’était pas sévèrement condamnée en Grèce et à Rome, comme en témoi­gnent les écrits de Martial et de Plutarque.

On peut rappeler à ce sujet que l’Athénien Diogène se mas­turbait en public. Plutarque écrit que le philosophe Chrisippos avait félicité son confrère Diogène pour avoir, de cette manière, affirmé son cynisme. Les Cyniques recommandaient la mastur­bation comme la plus sage méthode de satisfaction sexuelle. Les nombreuses controverses soulevées par ces pratiques dans la littérature grecque prouvent qu’elles étaient fort répandues. Aristophane a critiqué la masturbation, mais ce blâme n’était pas une véritable condamnation, car il stipulait qu’elle était compréhensible chez les femmes, les enfants, les esclaves et les vieillards. Moins tolérante dans la pratique, l’attitude de Rome par rapport â la masturbation était sensiblement la même qu’en Grèce. Elle se transforma avec l’avènement du christianisme.


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La tradition répressive



Réservé au Moyen Âge à la compétence des moralistes chrétiens, le problème de la masturbation prendra, à l’époque moderne, sous l’influence des idées nouvelles en matière de liberté, la dimension d’un problème social, appelé à retenir l’attention de la littérature profane et des responsables de l’hygiène publique. Le livre anglais de Bekker, dont le titre indique le ton et le contenu, traduit bien la perspective dans laquelle la masturbation était abordée : Onania, ou le péché infâme de la souillure de soi et toutes ses conséquences affreuses chez les deux sexes, avec des conseils moraux et phy­siques à l’adresse de ceux qui se sont déjà porté préjudice par cette abominable habitude. Avec, en annexe, une lettre d’une dame à l’auteur sur l’usage et l’abus du lit conjugal et la réponse de l’auteur.


Pour cet auteur, la masturbation est une coutume abominable, un horrible péché, donnant un teint plombé et jaune noirâtre, provoquant des accès de toute sorte, le dessèchement, l’amai­grissement, la stérilité, la frigidité et l’impuissance.

L’ouvrage d’un médecin lausannois, Tissot, est resté juste­ment célèbre pour les outrances dont il fait preuve quant aux conséquences néfastes du « vice solitaire ». La description que fait Tissot du masturbateur impénitent dépasse toute imagination. Nous lui laissons la parole :



1. S.A. Tissot. L’Onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la

masturbation, Lausanne, 1770.





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« Je trouvai moins un être vivant qu’un cadavre, gisant sur la paille, maigre, pâle, sale, répandant une odeur infecte. Presque incapable d’aucun mouvement, il perdait souvent par le nez un sang pâle et aqueux. Une bave lui sortait continuellement de la bouche ; attaqué par la diarrhée, il rendait ses excréments dans son lit sans s’en apercevoir ; le flux de semence était continuel ; ses yeux chassieux, troubles, éteints, n’avaient plus la faculté de se mouvoir, le pouls était extrêmement petit, vite et fréquent, la respiration très gênée, la maigreur excessive, excepté aux pieds qui commençaient à être oedémateux. Le désordre de l’esprit n’était pas moindre, ses idées sans mémoire, incapable de lier deux phrases, sans réflexion, sans inquiétude sur son sort, sans autre sentiment que celui de la douleur, qui revenait avec tous les accès, au moins tous les trois jours. Être bien au-dessous de la brute, spectacle dont on ne peut pas concevoir l’horreur, l’on avait peine à reconnaître qu’il avait appartenu autrefois à l’espèce humaine. »


Le  caractère inoffensif des  traitements  envisagés  par Tissot contraste avec la description extrême des effets de la masturbation : impuissance, épilepsie, perte de la vision, rhu­matisme, gonorrhée, priapisme, tumeurs, hémorroïdes, hystérie, vertiges, jaunisse, épuisement progressif et finalement la mort.

Alors que les théologiens du Moyen Âge se contentaient de stigmatiser la masturbation comme un péché puni dans l’au-delà, il est surprenant de constater que ce sont les pionniers de la sexologie qui ont porté à son sujet les jugements les plus déli­rants. Citons encore un cas décrit par Tissot dans sa thèse de doctorat : deux hommes s’adonnaient à la masturbation. Le premier devint fou ; le cerveau du second se dessécha au point qu’on entendit un bruit sec sous la boîte crânienne.

Avec Tissot, la discussion du problème, qui avait été d’ordre religieux, devint sociologique. Au sujet de la masturbation, ce n’était plus le péché qui était essentiel, mais les appréciations du traitement. Le traitement prescrit était le régime et les bains...




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Au XIXe siècle, avec les progrès de la science médicale, la quasi-totalité des praticiens resta malheureusement tout aussi obscurantiste : les préoccupations ne seront plus tant de guérir la masturbation que de la réprimer. Au tableau déjà terrible des conséquences physiques, s’ajoute désormais, bien souvent, le conseil de mesures de pression, ou même d’interventions mutilatrices.

En Angleterre, le traitement chirurgical vint à la mode. En 1858, Brown, chirurgien londonien célèbre, proposa l’ablation du clitoris (clitoridectomie). Grâce à l’ablation de l’organe responsable, il cherchait à guérir la masturbation. Il pratiquait cette intervention sur beaucoup d’enfants et d’adultes et fonda une clinique spéciale pour femmes : le « London Surgical Home ». En 1866, il publia les résultats de quarante-huit cas opérés. A la suite de cette publication, il entra en conflit avec la société d’assistance aux Naissances dont il était membre. Après des débats orageux, il en fut exclu en 1867. Il semble que la clitoridectomie fut abandonnée à cette époque par le corps médical anglais. On ne sait d’ailleurs si les résultats avaient été positifs. Par la suite, la clitoridectomie a fait de nouvelles apparitions dans divers pays. Gustav Braun la recommandait à Vienne et on croyait d’ailleurs qu’il en était le créateur. Quelques médecins français la reprirent à la fin du siècle dernier, mais ils l’abandonnèrent assez vite.

D’autres remèdes furent préconisés pour guérir la mastur­bation : l’application de cataplasmes sur les cuisses, sur les parties génitales et l’épine dorsale, la circoncision, l’application d’éclisses sur les parties génitales. Il semble pourtant – ce qui aurait été logique dans ce contexte – que l’ablation du pénis chez le garçon n’ait jamais été envisagée.

Vers 1925 (!), 10 % des traitements appliqués aux États-Unis consistaient en interventions chirurgicales. On ne peut résister à citer un exemple qui illustrera l’aberration à laquelle parfois ont conduit les préjugés de certains médecins. Le traitement, prescrit par le chirurgien du St. Johns Hospital (à Cleveland,



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Ohio) appelé à l’aide d’une malheureuse fillette de sept ans, est un cas parmi beaucoup d’autres. La plainte : « elle se masturbait et était prétendument nerveuse et réticente dans ses réponses.»

« Après avoir traité la jeune patiente avec des applications de cataplasmes et des cautérisations, le chirurgien de l’hôpital, devant l’insuccès du traitement, se décida à opérer le clitoris. Il essaya d’abord de masquer le clitoris sous les lèvres, à l’aide de quatre pinces d’argent. Ceci eut pour résultat que l’enfant brisa les agrafes et continua à se masturber. Après la réunion d’un conseil médical, on décida de recourir à la clitoridectomie. L’opération fut entreprise avec la collaboration de trois autres médecins, et consista en l’ablation de la totalité de l’organe ainsi que d’une partie importante des tissus adjacents. L’opéra­tion fut considérée comme réussie du fait que la fillette ne retomba pas dans son ancienne habitude, si ce n’est une fois, six semaines après l’opération, lorsqu’elle chercha à se mas­turber et dut alors admettre : « Il n’y a là plus rien, alors je ne




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pouvais naturellement rien faire » (cité par R. A. Spitz). Pareils procédés médicaux donnent à réfléchir sur l’état d’esprit qui régnait il n’y a pas si longtemps et sur les conséquences qu’il entraînait.

Un ouvrage du début du siècle du docteur G. Surbled donne encore le ton :

« De tous les vices qui affligent et déshonorent l’humanité, la masturbation est peut-être le plus tenace et à coup sûr le plus honteux. Ses victimes sont nombreuses autant qu’inté­ressantes : elles forment une triste partie de notre clientèle et nous ont donné la matière des pages qui suivent. »

« C’est à ces pauvres malades que nous dédions ce livre, parce que c’est pour eux que nous l’avons spécialement écrit. Puisse-t-il les éclairer sur les graves dangers de leur mauvaise habitude et les ramener, avec l’aide de Dieu, dans le chemin de la vertu et de l’honneur. »

Après une centaine de pages à la sauce médico-éthico-­religieuse, le praticien conclut amèrement :

« La vérité est que la médecine humaine est à peu près désarmée en face du vice solitaire. Les pauvres patients sont souvent désorientés, découragés, à la suite d’une consultation infructueuse. Que ne s’adressent-ils à Celui qui soulage et guérit toutes les misères, au Grand Médecin ! »

Toutes les maladies, de la plus bénigne à la plus grave, furent mises au compte de la masturbation. La timidité, l’anémie, les yeux cernés, les joues creuses, la maigreur, l’anxiété, la dé­pression, la sensibilité aux refroidissements, le manque de sûreté, l’excitabilité, l’asthme, etc., mais aussi les douleurs en urinant, la rétention d’urine, tout était tenu pour une consé­quence de la masturbation.

Du fait d’innombrables publications, cette conception a été répandue dans le public au point que, de nos jours encore, beaucoup de malades s’observent et se découvrent de nouvelles maladies qu’ils croient une conséquence de la masturbation.


1. Surbled. Le Vice solitaire, Paris, s.d.

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Nous pourrions citer maints exemples :

Un jeune homme de vingt-deux ans qui craignait que la mas­turbation ne provoque l’impuissance et qui avait peur des rapports hétérosexuels, écrit  « Depuis l’âge de douze ans, j’ai pratiqué la masturbation, généralement deux fois par jour. Ceci est peut-être dû à une maturité physique et psychique pré­coce et à une enfance très solitaire. »

« Aujourd’hui, j’en subis les conséquences : une fatigue physi­que et psychique insupportable, une absence de mémoire et, ce qui me cause le plus de souci, une forte diminution de mes capa­cités intellectuelles. J’ai essayé maintes fois d’abandonner ce vice ; mais en vain. Si mon dernier essai échoue, je sais ce qu’il me reste à faire. Vous direz que l’acte sexuel normal pourrait me guérir. Ne croyez-vous pas qu’avec mon tempéra­ment timide, mes dépressions, et mon état anxieux, je suis devenu impuissant ? Le seul résultat d’une telle tentation serait sans doute le ridicule et la moquerie. »

Avant tout, ce sont les fascicules populaires pseudo-scientifi­ques, écrits la plupart du temps par des profanes, qui sont respon­sables des inepties à la base des traitements spéciaux pour la masturbation. Or, le mal causé par ces théories fulminantes sur les conséquences de la masturbation est encore virulent. On a persécuté les enfants avec des punitions sévères, au lieu de les aider à surmonter les sentiments de culpabilité consécutifs à la période de la puberté.

Un patient âgé de trente-quatre ans se présente en 1954, quelques jours avant d’émigrer au Canada, à la consultation de l’hôpital de Genève. Il se plaignait de troubles semblables à ceux du jeune homme dont nous avons cité la lettre. À vrai dire, il émigrait pour échapper à son angoisse ; or, il n’y réussit pas. À Genève, il avait exercé de hautes fonctions dans un organisme international. Au Canada, il travailla comme bûcheron. Il ne put se libérer de l’obsession de la masturbation et continua d’écrire des lettres désespérées.


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Souvent, le sentiment de culpabilité provient d’une éducation religieuse mal comprise. Une jeune femme croyante et impres­sionnable écrit :

« Pendant les années scolaires – ce fut une sombre époque – je me suis habituée à l’onanisme, mais sans toucher les parties génitales avec mes mains. À dix-huit ans, j’appris à connaître mon corps. Je ne pratiquais l’onanisme que rarement, j’avais honte et je craignais que Dieu ne me vît ; j’avais conscience d’avoir commis un acte défendu. Élevée religieusement, chaque fois que j’avais pratiqué l’onanisme, je promettais à Dieu de ne plus recommencer. Adulte, je souffrais du sentiment de culpa­bilité. Je pensais que Dieu allait me punir en me faisant grosse, et que ma faute deviendrait ainsi publique. »

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La croyance que la masturbation fait courir un véritable danger à la santé de l’organisme est fortement enracinée. Certaines personnes finissent par trouver tout à fait normal que les pratiques masturbatoires aient des conséquences néfastes. Voici le texte d’une lettre écrite par un malade :

« Depuis de longs mois, je n’ai pu absorber aucun aliment chaud sans le restituer. L’unique nourriture que mon estomac puisse digérer sont les bouillies froides. J’ai toujours soif. Je ne puis m’endormir avant une heure du matin ; au réveil, je suis fatigué, s’il ne fallait pas me lever pour travailler, je conti­nuerais à dormir. Je travaille, le jour, épuisé. Mon travail est pénible et, le soir, je suis exténué au point de ne pouvoir m’intéresser à rien. Vu les circonstances, il m’est impossible de lutter contre la masturbation, et bien qu’elle me procure des souffrances infernales, je ne puis l’abandonner. Je la pra­tique pendant une demi-heure ou trois quarts d’heure; après l’éjaculation, je tremble de tous mes membres. Je souffre alors de maux de tête ; or, malgré l’angoisse qui accompagne ces pratiques, je ne puis les abandonner. Matin et soir, je me douche à l’eau froide, mais en vain. Je me permets de vous demander instamment si vous ne pourriez pas me traiter pour guérir ce mal terrible. Chaque nuit, je souffre d’une angoisse indicible. Je voudrais ajouter qu’en dépit de cette passion, je suis inca­pable de faire de la peine à quiconque. J’aime mieux sacrifier n’importe quoi que de l’obtenir en faisant du mal à quelqu’un. Il est plus de deux heures du matin et je ne peux trouver le repos. C’est aujourd’hui le premier jour où je n’ai point satisfait mon penchant, où je n’ai point obéi à ma passion ; mais qui sait ce que demain me réserve ? Je vous demande instamment de m’aider. »

Les exemples cités suffisent à démontrer que l’ignorance, les préjugés et l’exagération sont les véritables causes des maux attribués à la masturbation. Ce sont eux qu’il faut incri­miner lorsque l’enfant accuse des dépressions, ou qu’il cherche refuge dans le suicide.




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Malgré les plus sérieuses résolutions de ne plus recommencer, l’enfant « succombe à la tentation » ; il a honte, il s’accuse, il arrive à la conclusion qu’il n’a plus de volonté, qu’il est anormal, faible d’esprit ou esclave de ses passions. Il est surprenant de constater qu’aujourd’hui encore, les erreurs pédagogiques sont toutes-puissantes. On rencontre des jeunes gens qui, effrayés par les menaces des adultes, croient qu’ils finiront dans un asile d’aliénés, à l’hôpital et que de toute façon, ils seront incapables d’avoir une activité sexuelle « comme tout le monde ».

Selon un avis général, la découverte freudienne de la sexualité infantile et la parution en 1905 des Trois essais sur la théorie de la sexualité constituent le tournant décisif qui permit aux idées nouvelles de se faire jour.




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Havelock Ellis



En fait, dans l’histoire de la sexologie, c’est à Havelock Ellis que revient le mérite d’avoir remis quelque peu les choses en place. Sa contribution essentielle reste d’avoir, le premier, osé s’attaquer aux bases du puritanisme victorien. Il lui porte trois coups, dont l’écho résonne encore jusqu’à nous, en démys­tifiant tour à tour la pudeur, la religion et la masturbation. Il lutte contre le préjugé qui voudrait faire de cette pratique l’une des plus grandes calamités de tous les temps. Pour la dédramatiser, il en montre la fréquence et la généralisation.

« On peut voir des chevaux menant une vie peu active agiter leur membre jusqu’à éjaculation... les cerfs, pendant le rut, s’ils n’ont pas de partenaire, se frottent aux arbres, pour amener l’éjaculation. Les béliers se masturbent... et les éléphants se compriment le pénis entre leurs pattes de derrière...

« L’espèce humaine n’échappe pas à la règle : quand les Espagnols débarquèrent pour la première fois aux Philippines, ils y trouvèrent la masturbation générale et virent les femmes se servir de pénis artificiels... pour obtenir le plaisir sexuel. Dans le boudoir de maintes beautés balinaises, on trouve un pénis en cire qui sert au plaisir des heures solitaires. Dans l’Inde... les jeunes filles commencent toutes à se masturber très tôt et, sur la façade d’un grand temple, à Orissa, on peut voir des bas-reliefs représentant des hommes et des femmes se masturbant isolément et des femmes masturbant les hommes. »




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« Toutes les civilisations connaissaient l’usage de pénis artificiels. Les femmes de Lesbos utilisaient des instruments en ivoire ou en or enveloppés de toile et de linges brodés d’ar­gent; les Milésiennes un pénis en cuir ; les Siennoises du xvIè  siècle, un objet en verre rempli d’eau chaude ; l’instrument français, d’après Garnier, est en caoutchouc rouge vulcanisé, imitant exactement la verge et pouvant renfermer du lait chaud ou tout autre liquide pour l’injection au moment de l’orgasme ; le plus haut degré de perfection technique revient sans doute aux Japonaises qui recourent à deux boules creuses où circule un peu de mercure. »

Ellis, anticipant sur les découvertes modernes, répertorie les modalités d’auto-érotisme : le balancement (que Sade recon­naissait déjà comme l’une des six cents formes de perversion dans Les cent vingt journées de Sodome), le recours à la machine à coudre, à la bicyclette, au cheval, au corset, au frottement des cuisses ; l’épingle à cheveux qui provoque l’orgasme urétral chez la femme...

Il souligne avec perspicacité la prévalence des fantasmes érotiques dans le plaisir solitaire ; ce qui l’autorise à inclure le rêve éveillé, que les théologiens appellent aussi délectation morose, dans le cadre de la masturbation.

Chaque individu, écrit-il, a son rêve personnel qui varie et se développe, mais d’ordinaire assez peu, sauf chez les imagi­natifs. Le rêve se fonde quelquefois sur une expérience réelle, agréable. Il peut contenir un élément de perversité, quand bien même celui-ci ne s’exprime pas dans la vie réelle. L’abstinence sexuelle l’excite, d’où sa fréquence chez les jeunes femmes.

Ainsi, Havelock Ellis réussit-il à banaliser la masturbation. En soulignant sa généralité, il dédramatise cette soupape sexuelle que Krafft Ebing prétendait être le fondement de toutes les perversions. Il cite à titre d’exemple, « ce cas de dévote américaine qui ne s’était jamais laissée aller à penser aux hommes, et qui pourtant se masturbait tous les matins devant le miroir en se frottant sur la clef de son armoire à glace :





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aucun homme n’avait jamais éveillé son désir, mais elle était sensible aux clefs qui saillaient d’une serrure. »

Ellis fait état d’enquêtes, confirmées depuis, d’où il ressort que 95 % des adolescents se masturbent. S’il existe une ano­malie, elle se situe donc du côté des non pratiquants. Aussi met-il en garde les éducateurs contre des sanctions qui risque­raient de déséquilibrer une personnalité infantile en pleine gestation :

« Ceux qui regardent ces choses, écrit-il. comme des péchés en font des péchés. J’ai vu jadis de charmants enfants renvoyés, marqués d’infamie et ne sachant guère pourquoi : on devrait aussi bien renvoyer un garçon parce qu’il se gratte la tête qui lui démange... Il importe donc, avant tout, que le directeur d’école sache la vraie nature des phénomènes d’auto-érotisme et d’homosexualité et agisse avec tact envers les garçons. »


On peut dire qu’encore aujourd’hui, bien des enseignants et des parents auraient intérêt à se conformer à ces préceptes.

Ellis, presque seul à son époque, conclut avec quelques réser­ves à l’innocuité de la masturbation. Contrairement à la croyance en cours, il montre que l’onanisme n’est pas l’apanage des ratés :

« Rousseau décrit admirablement comment la solitude, sa timidité et son imagination trouvèrent leur principal aliment sexuel dans la masturbation. Gogol se masturbait outre mesure, et l’on prétend que la mélancolie rêveuse de son tempérament fut l’un des facteurs de son succès de romancier. Goethe, dit-on, se masturba quelque temps avec excès...

« En règle générale, cette pratique doit être regardée comme le résultat fatal des circonstances naturelles de notre civi­lisation. »

Mieux encore, elle a souvent sa raison d’être et son utilité. Ellis cite le cas d’un jeune homme de vingt-deux ans qui ne pou­vait se livrer à son travail qu’après s’être masturbé, et celui d’un chaste moine qui se frottait périodiquement le ventre contre le lit pour calmer ses obsessions.




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La masturbation doit donc être reconnue pour ce qu’elle est : une soupape de sûreté de l’instinct sexuel.

« L’auto-érotisme, dès qu’on l’embrasse d’un large regard, ne se présente plus comme une forme de la folie, ni comme une forme de dépravation, mais comme l’un des sous-produits inévitables du puissant processus sur lequel repose toute vie animale. »



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La psychanalyse



L’oeuvre d’Ellis a porté ses fruits. D’aucuns ont prétendu qu’elle avait, avec les travaux de Freud, contribué à la révolu­tion sexuelle à laquelle nous assistons aujourd’hui. Cependant, s’il a reconnu, comme Freud, l’universalité de l’instinct sexuel, et s’il a contribué plus que tout autre à nous libérer des tabous les plus absurdes, il manque à Havelock Ellis deux idées essentielles qui feront le génie du créateur de la psychanalyse : accorder le primat à la sexualité infantile, ce qui permit à Freud de dégager les racines de la sexualité adulte ; et surtout, relier les faits sexuels à la vie inconsciente.

Faisant oeuvre révolutionnaire et ouvrant ainsi des perspec­tives fécondes pour la compréhension du fait masturbatoire, Freud affirme dés le début du siècle l’existence généralisée de la masturbation infantile.

La masturbation de l’adolescent n’est pour lui que le prolon­gement de la masturbation infantile, sorte d’écho après une période de calme consacrée essentiellement aux jeux et au travail scolaire. En 1912, un congrès réunit l’ensemble de l’élite psycha­nalytique et l’on s’aperçut alors qu’il existait des divergences fondamentales sur le rôle et la nocivité éventuelle de la mas­turbation.

L’accord fut unanime, semble-t-il, pour accorder une impor­tance fondamentale aux fantasmes qui accompagnent ou rem­placent l’acte masturbatoire. C’est à partir de ces fantasmes, dont la nature s’éloigne assez souvent de la réalité, que la psychanalyse pense trouver l’explication du sentiment de culpabilité et que se pose le problème de la nocivité. Selon




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certains, la masturbation est susceptible d’entraîner des troubles par le fait que la situation masturbatoire elle-même entraîne l’absence de plaisirs préliminaires (vue, toucher, baiser, étreinte) qui sont essentiels à une satisfaction entière. C’est cette insatis­faction, qui rendrait compte de la masturbation excessive par le cercle vicieux qu’elle entraîne, l’individu cherchant à retrouver, par un plaisir local renouvelé, celui qu’il ne peut obtenir autrement.

Malgré les réticences dont il serait trop long de suivre les contours, on voit l’impact proprement révolutionnaire de la pensée psychanalytique par rapport à la période précédente. La masturbation prend un caractère parfois nocif, non pas par son caractère contre nature, mais parce qu’il s’agit d’acte qui n’apporte pas assez de plaisir. La sexualité ne trouve pas son compte, si l’on peut dire. La percée essentielle reste faite avec l’acceptation du plaisir comme valeur.

Les réserves faites par les différents auteurs ne résisteront pas à ce changement radical de perspective. Le point le plus important s’avère finalement, être les époques de la vie où la masturbation doit être considérée comme normale ou non. La plupart des auteurs soulignent que l’adéquation ou non de la masturbation comme technique de plaisir dépend du degré de maturité psycho-sexuelle de l’individu. Voie auto-érotique de la satisfaction, la masturbation perd de sa pertinence quand se fait une certaine maturité qui permet d’envisager des relations sexuelles avec autrui. Dès lors, elle apparaît davantage adéquate à la petite et grande enfance, moins déjà, de manière prolongée, à l’adolescence, sinon par le biais de restrictions sociales inop­portunes, interdisant à l’adolescent une sexualité effective et induisant ainsi une prolongation artificielle de l’enfance.

Les opinions se font cependant plus circonspectes en ce qui concerne la masturbation adulte dont le caractère inadéquat apparaît évident. Seul, Steckel ne partage pas cette condamna­tion de l’âge adulte et revendique les pratiques masturbatoires comme une forme nécessaire et universelle de plaisir.




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Il faut bien avouer que ce point de vue n’est guère partagé, sinon par de rares auteurs, tels Cohn qui mettrait volontiers la satisfaction masturbatoire sur le même pied que la relation hétérosexuelle pour un homme normal et ne voit pas pourquoi fantasmer ne serait pas sain.

« Sain est l’homme qui, pendant qu’il se masturbe, crée Aphrodite pour qu’elle soit avec lui ; il serait insensé s’il racontait à ses amis qu’Aphrodite a quitté l’Olympe la nuit dernière pour partager sa couche. » Ce qui est tout simplement faire la distinc­tion entre l’activité imaginative et la folie.

L’avis prévaut donc généralement que l’individu adulte sain préférera toujours une relation réelle à une fantasmagorie, aussi belle soit-elle. Malgré quelques exceptions, cette opinion est partagée par la majorité des psychanalystes actuels. Les troubles psychiques liés à la masturbation sont généralement attribués aux fantasmes qui l’accompagnent, fantasmes qui effrayent le sujet et l’incitent à penser qu’il porte en lui des désirs pervers et anormaux.

C’est là poser tout le problème de la culpabilité. Pourquoi l’adolescent, le jeune adulte se sentent-ils coupables de se mas­turber ? Ce sentiment de honte ne relève pas, pour beaucoup d’auteurs, des seuls interdits moraux. La culpabilité est inté­rieure au sujet lui-même et relative à son histoire singulière.

Il n’est pas évident que l’on puisse régler le problème de cette façon si radicale. Toute la question porte sur la masturbation telle qu’elle se situe dans une culture – la nôtre – frappant de tabou le sexe et plus particulièrement les activités auto-érotiques.

De nombreuses études ont montré que très fréquemment, les enfants présentant des difficultés psychologiques avaient fait l’objet de mesures de contrainte vis-à-vis de leurs activités masturbatoires (punition, contrainte physique, humiliation, menace). Le groupe le plus important de menaces est celui concernant une lésion génitale. Les assertions verbales des parents concernant ce qu’ils font ou disent lorsqu’ils trouvent




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leurs enfants en train de se masturber sont particulièrement significatives. Ces faits illustrent de manière frappante ce que la psychanalyse appelle la « menace de castration ».

Nous pouvons essayer de résumer ce que la pensée moderne doit à la révolution psychanalytique en ce qui concerne la masturbation. D’une façon générale, les activités auto-érotiques sont considérées comme des étapes normales de l’évolution sexuelle d’un individu.  À ce titre, il est normal que l’enfant se masturbe, et il est normal que l’adolescent le fasse éga­lement.


Quant aux mesures pédagogiques ou psychothérapiques, les avis tournent le dos résolument à la tradition de la contrainte. L’histoire infantile s’enracine dans la masturbation.

Les auteurs ne se feront pas faute de désigner les inepties d’une condamnation absolue de la masturbation et iront jusqu’à dénoncer dans la situation socio-culturelle ce qu’ils estiment son intolérance pour les relations hétérosexuelles de l’ado­lescence.


Cependant, nous avons vu combien les réticences restent vives quant à accorder à la masturbation un statut de compor­tement légitime dans l’accession au plaisir. Réservée à l’enfance et l’adolescence, la masturbation reste un comportement « infantile », susceptible de bloquer l’individu vers la voie de sa maturité sexuelle. À ce titre, la masturbation chez l’adulte n’est analysée que comme séquelle d’une fixation dans l’enfance.


La plupart des psychanalystes considèrent que c’est une activité infantile qui, chez un adulte, est un signe d’immaturité. Pour Kinsey, ces objections ne font que perpétuer la tradition culpabilisante maintenant renforcée par un vocabulaire scienti­fique. Selon lui, beaucoup d’adultes, qui ne manquent aucune­ment de « maturité » au sens réaliste du mot, se masturbent. Refuser d’admettre ce fait n’a rien d’objectif.




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Selon Annie Reich, l’ancienne surestimation du danger de la masturbation provient en partie de la réprobation personnelle des psychanalystes eux-mêmes. Il faut cependant dire que chez certains d’entre eux cette réprobation a été remplacée par une approbation. L’opinion la plus générale reste néanmoins que la masturbation n’est normale que pendant l’enfance et l’ado­lescence.



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Les pédagogues modernes



On retrouve la même attitude inquiète dans les ouvrages de sexologie actuels. Le docteur Roger Geraud parle de la masturbation dans le cadre de son chapitre consacré aux « Conduites sexuelles aberrantes et perverses ». Nous citons :


« Nous n’avons pas la prétention de moraliser en bien ou en mal cette conduite que nous qualifions tout simplement d’aber­rante parce qu’elle reste sans signification pour autrui... Elle constitue une expérience d’auto-érotisme, un dialogue avec soi-même, qui ne satisfait d’ailleurs que la physiologie... mais cette pratique est nocive à l’évolution harmonieuse de la sexualité adulte, lorsqu’elle devient non exceptionnelle. »

« Nous pensons donc que la masturbation est une conduite sexuelle aberrante ; elle l’est sûrement, lorsqu’il s’agit d’une pratique hygiénique... mais encore lorsqu’elle se veut rela­tionnelle (imaginaire). Enfin, elle culpabilise et, comme telle, elle constitue pour l’avenir une péjoration du plaisir. L’extrême indulgence de quelques moralistes peut s’expliquer en tenant compte de leur condamnation de l’expérience pré-conjugale, mais nous laisse interrogatifs quant à leurs secrètes moti­vations. »

« Ils rejoignent – mais sur la pointe des pieds – le célèbre Brown Sequard qui fit l’éloge de la masturbation à la tribune de l’Académie française, et qui n’hésita pas à la recommander à ses collègues... Ils rejoignent également le chanteur améri­cain Jim Morrison qui, s’étant livré à la masturbation sur scène,



1. R. Geraud, L’éducation sexuelle des adultes, Marabout Université.





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devant quatre mille admirateurs, eut les honneurs de la presse non conformiste, car il avait « épaté les bourgeois ».

En somme, et si nous comprenons bien, la masturbation est nocive parce que culpabilisée. Pour éviter cette nocivité, on peut alors qualifier cette activité d’aberrante... c’est-à-dire en fait la culpabiliser.

Il n’y a guère d’auteurs qui ne prennent leurs distances vis-à-vis de la masturbation, tant, finalement, le tabou social est encore vivace. Bien sûr, tout le monde répète que la mastur­bation n’est pas pathologique ni dommageable pour la santé, qu’en particulier l’adolescent ne doit pas se sentir coupable, mais chacun y ajoute des commentaires restrictifs sur le plan des conséquences psychologiques. La masturbation est acceptée dans le cadre de certaines limites : réservée à l’adolescence, elle ne doit pas se répéter trop souvent ni se prolonger trop longtemps sous peine d’avoir des effets négatifs sur l’accession vers une sexualité adulte.

D’ailleurs, au mieux, la masturbation est qualifiée de tota­lement inoffensive. Mais elle n’a qu’une valeur relative. Elle est encore rangée dans les déviations, les perversions, ces pratiques qui sont traitées à la fin des ouvrages. En fait, toutes les vieilles condamnations morales, religieuses et médicales se retrouvent transposées sur le plan des conséquences psycholo­giques de l’auto-érotisme.

La plupart des auteurs décrivent la normalité comme étant celle de la voie « royale » de l’hétérosexualité. Tout ce qui s’en écarte est réservé au domaine des expériences préconjugales qui, par définition, doivent être « dépassées » en faveur d’un plus grand plaisir et surtout d’une « ouverture vers l’autre ».

Il est étonnant de constater combien les conceptions contem­poraines de la sexualité sont en correspondance profonde avec la pensée judéo-chrétienne concernant le sexe. Faire de l’amour un rapport à l’autre exclusif, c’est oublier que la sexualité est aussi un rapport avec soi-même et c’est en cela qu’elle est une épreuve de vérité.




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Il est encore plus étonnant de constater que notre époque, soi-disant libérée de vieux tabous poussiéreux, fourmille de ces pédagogues en sexualité comme s’il allait de soi que le compor­tement sexuel peut s’apprendre comme on apprend les mathé­matiques ou la géographie. Or, justement, la masturbation est, pour une part, un apprentissage de soi-même à ses propres possibilités de plaisir, perspective qui semble rendre inquiets et les parents en faillite d’éducation et les hommes de morale en faillite de valeurs.

La masturbation fait donc encore, quoi qu’on en dise, l’objet de diverses critiques. Les plus banales concernant la fatigue qu’elle occasionnerait en cas de fréquence trop répétée, ou une inaptitude à se concentrer sur une même tâche intellectuelle, l’échec, l’irritabilité contre les autres, la morosité, une  baisse du travail scolaire. D’une façon plus générale, la masturbation serait responsable de la timidité, d’un certain repliement sur soi, elle est infantile, rend anxieux, et met en péril le plaisir futur.

Nous mentionnerons à peine les auteurs qui persistent à voir dans la masturbation féminine une origine possible des douleurs et des pertes abondantes durant la menstruation. Fixation de la sensibilité érogène à certains endroits précis de l’organe génital particulièrement stimulé...

Qui ne comprend que, sous couvert de préoccupations psy­chologiques, nous nous créons une nouvelle morale qui, comme par hasard, justifie les anciennes craintes et condamnations ?



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Le discours révolutionnaire



Par ailleurs, tous ces jugements pèchent par une simplification exagérée des choses. Qui peut affirmer que l’adolescent est timide parce qu’il se masturbe ? Ou inversement, qu’il se masturbe parce que tel est son caractère ? C’est oublier que la sexualité englobe la totalité de l’être et que l’on ne saurait isoler un élément – ici la masturbation – pour incriminer tous les autres.

Dernièrement, des textes polémiques ou d’inspiration nordique se sont fait jour, qui témoignent d’une autre attitude à l’égard de la masturbation.

Le « petit livre rouge des écoliers et des lycéens » prend d’emblée – comment s’en étonner ? – le ton de la provocation :


« Il y a des filles et quelquefois, mais rarement, des garçons, qui ne se masturbent pas. Ce ne sont pas des anormaux ; ils sont même peut-être aussi normaux que ceux qui le font. Il y a des garçons et des filles qui se branlent plusieurs fois par jour, d’autres seulement plusieurs fois par semaine et d’autres plus rarement encore. Les adultes, les grandes personnes, c’est-à-dire les parents, les professeurs le font aussi... » On voit la façon dont le problème est renversé, ce qui explique le scandale provoqué par cet opuscule.



1. H. Anderson, 5. Hansen, J. Jensen, Le petit livre rouge des écoliers et des lycéens, La Taupe 1970.





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Le petit livre suédois d’éducation sexuelle dit les choses fran­chement :

« Vous avez tous découvert ces zones qu’il est agréable de caresser ; pour les garçons, c’est le pénis, pour les filles, c’est toute la région autour de l’ouverture du vagin, le clitoris, l’inté­rieur des petites lèvres, la zone au-dessus du clitoris, mais aussi, chez certaines, l’intérieur du vagin. Après quelques petites expériences, il est facile de savoir quelles sont les façons les plus agréables de les caresser. Vous pouvez de cette façon-là trouver votre plaisir, vous vous sentez ensuite détendus et calmés jusqu’au prochain désir de jouissance. »

             Les auteurs concluent :

« Aujourd’hui, nous savons que la masturbation est, pour les jeunes comme pour les adultes qui manquent momentané­ment ou en permanence de partenaires sexuels, une façon tout à fait normale d’apaiser le désir sexuel. Ce n’est ni un péché ni une honte de se masturber et cela ne représente aucun danger d’aucune sorte. »

Ne pouvons-nous un instant suspendre une attitude de juge­ment en face de la masturbation et envisager ce qu’elle est avant de décider de son innocuité ou de sa malfaisance ?


    -                   1. O. Talman, Le petit livre suédois d’éducation sexuelle, Paris 1968.

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LA MASTURBATION CHEZ L’HOMME





L’étude de la masturbation chez l’homme invite à considérer les satisfactions obtenues sur le mode masturbatoire comme un fait massif appartenant à la série des grands phénomènes universels et permanents.

La masturbation se révèle de toute latitude, de toute condi­tion sociale, de tout temps et de tout âge.



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Extension et fréquence de la masturbation



La plupart des enquêtes indiquent que 90 % à 100 % des hommes se masturbent jusqu’à l’orgasme au moins une fois dans leur vie. Les résultats sont quasi identiques en ce qui concerne les enquêtes européennes ou américaines.

Naturellement, la fréquence de la masturbation varie avec l’âge.

15 à 75 % des masturbateurs de sexe masculin seraient des sujets de douze à dix-huit ans, selon Harvey.

Ramsey note qu’avant la huitième année, 10 % des sujets masculins se masturbent déjà et 98 % après quatorze ans.

Kinsey indique 85 % de masturbateurs entre huit et quinze ans. Jersild révèle que 90 % des hommes interrogés à l’âge adulte reconnaissent s’être masturbés, plus ou moins longtemps, quand ils étaient pubertaires ou post-pubertaires.

Pour ce qui est des années les plus favorables à l’éclosion des pratiques auto-érotiques, Hirschfeld estime que c’est entre la douzième et la quinzième année qu’il faut ordinairement situer les origines d’une habitude auto-érotique.

Quant à la durée des pratiques masturbatoires, le dernier auteur cité livre les indications suivantes :

16 % des sujets ne se masturbent que pendant une courte période,

21 % pendant une ou deux années,

30 % durant trois ou quatre ans,

35 % se livrent aux pratiques masturbatoires sur une durée de cinq à dix ans,

65 % des masturbateurs s’adonnent à l’onanisme avec des variantes de fréquence allant jusqu’à cinq ans au maximum.



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En fait, à part les chiffres globaux, les résultats différent assez considérablement d’une enquête à l’autre. La fréquence de la masturbation masculine diminue progressivement au cours des années qui suivent l’adolescence, mais peut se poursuivre durant toute la vie de l’adulte.

Kinsey et ses collaborateurs ont constaté que 69 % des maris ayant une éducation universitaire se masturbent au moins de temps à autre.

Cette persistance de la masturbation varie d’une ambiance culturelle à l’autre, et, à l’intérieur d’une même culture, d’une classe sociale à l’autre. Les hommes ayant un niveau de for­mation inférieur ont tendance à se masturber à un moment donné de leur développement. Ils ont tendance à considérer la masturbation comme « pas naturelle » et « pervertie ». Les hommes qui n’ont fréquenté que l’école primaire ont des rap­ports hétérosexuels bien plus tôt que ceux qui ont fait des études secondaires et a fortiori supérieures. Il semble qu’il faille relier ici l’incidence de la masturbation avec un manque d’autonomie socio-économique par rapport à la famille. Cette dépendance de l’adolescent dans les milieux favorisés peut être considérée comme en grande partie responsable de l’augmen­tation considérable de la masturbation à cet âge.

L’apprenti, l’ouvrier, le jeune employé font plus tôt l’appren­tissage de la vie « adulte » et ont une existence où les rencontres hétérosexuelles sont plus facilitées.

D’après Hamilton, l’autostimulation générale a tendance à augmenter chez les hommes autour de la soixantaine et peut, à ces âges, être plus fréquente que pendant les deux décades précédentes.




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La masturbation chez l’enfant



L’enfant, le petit garçon, ne découvre pas toujours tout seul ses possibilités masturbatoires. C’est souvent après avoir observé un camarade à l’école ou un frère plus âgé à la maison qu’il commence à obtenir du plaisir. En tous les cas, dès l’école primaire, tous les garçons ont entendu parler de la masturba­tion, même s’ils ne l’ont pas encore pratiquée.

On dispose néanmoins de nombreuses observations montrant que le bébé, le tout jeune enfant, ont des réactions sexuelles.

L’érection du bébé est bien connue, ainsi que la caresse masturbatoire de la nourrice pour faciliter le sommeil de l’enfant. À cet âge, des stimulations les plus diverses peuvent avoir pour conséquence une excitation sexuelle. Toutes les mani­pulations du corps de l’enfant, le changement de couches, les frottements divers peuvent aboutir à une érection.

Plus tard, une douche, la pratique du manège, de la luge, de la bicyclette ont souvent des effets semblables.

L’orgasme avant la puberté a été souvent observé, même chez de très jeunes enfants, naturellement sans possibilité d’éjaculation. L’ancienne  assertion  qui  prétend  qu’aucun jeune normal ne peut avoir d’orgasme avant la puberté est dénuée de tout fondement. Les enfants connaissent d’ailleurs bien cette possibilité de satisfaction et en parlent entre eux sans que les adultes soient au courant.

C’est d’ailleurs un aspect de notre culture que cette absence de communication quant aux sujets sexuels entre les adultes et les enfants. Dans d’autres sociétés, les jeux sexuels entre




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enfants, dont la masturbation réciproque à l’aide Cie la main, ou par des contacts oraux-bucaux, sont favorisés par les adultes qui y voient un mode d’apprentissage de l’hétérosexualité.

Même chez nous, les jeux sexuels enfantins sont facilement observables entre huit et douze ans environ.

Pour ce qui est des garçons, ce sont la plupart du temps des jeux homosexuels – n’impliquant naturellement en rien une orientation future de la sexualité – qui sont observables. Ces jeux sont favorisés par le mépris que les garçons de cet âge pro­fessent généralement pour le sexe féminin. Ces jeux consistent en une exhibition réciproque des organes sexuels, des manipu­lations tactiles, une simulation du coït complet par frottement entre les cuisses du partenaire, ou fellation. Il existe ainsi des groupes d’enfants qui ne se réunissent que pour pratiquer des jeux sexuels ; les garçons instaurent parfois la règle de s’inter­dire toute satisfaction sexuelle en dehors des unions du groupe.

Les enfants, c’est bien connu, ont une intense curiosité sexuelle. Ils ne cessent de se poser des questions entre eux et aux adultes concernant l’anatomie et la fonction des organes sexuels. Il est caractéristique que les deux tiers de tous les adultes interrogés au cours des enquêtes se souviennent d’expé­riences masturbatoires et de jeux sexuels pratiqués bien avant l’adolescence.

Chez l’enfant, le plaisir est éveillé avant tout par l’attou­chement des orifices du corps (bouche, anus, orifice des organes génitaux), de certains endroits de la peau (cuisses, épaules, aisselle, fesses). On est en droit de penser que la masturbation du très jeune n’est pas accompagnée de pensées ni d’évocations sexuelles. Le frottement des organes sexuels éveille chez l’enfant des sensations agréables et rien de plus. Ici, la masturbation n’est qu’un moyen d’éveiller des sensations agréables qui constituent un but en soi.

La masturbation infantile est généralement déclenchée par des causes mécaniques. Une sécrétion trop abondante, le nettoyage et le frottement du corps ainsi que des excitations provoquées par des circonstances fortuites peuvent éveiller



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des sensations de plaisir dans des zones privilégiées (zone éro­gène), puis le désir de les renouveler. Comme nous l’avons vu, les petits garçons s’excitent généralement par frottement à l’aide de la main. Dans la littérature scientifique, on cite plus d’un cas d’orgasme chez l’enfant. Kinsey a observé des enfants de quatre à cinq mois qui ont vécu de véritables orgasmes :

« L’enfant agité se calme lorsqu’il ressent les impulsions sexuelles. Son attention se détourne des choses extérieures, son bas-ventre exécute des mouvements rythmiques ; à l’ap­proche du paroxysme, il est tendu et tressaille spasmodiquement; au moment de l’orgasme, il bouge violemment les bras et les jambes ou il pleure. L’enfant se calme ensuite rapidement et son état de tranquillité et d’équilibre est le même que celui qui suit l’orgasme des adultes. »

Les parents comprennent rarement les causes de tels compor­tements, parce qu’ils ne se souviennent plus de ces événements de leur propre enfance. Même en décrivant les symptômes au médecin, ils n’en comprennent pas la signification. Or, il s’agit pourtant de manifestations capitales de la sexualité infantile.

La masturbation infantile est totalement inoffensive. Ce sont les erreurs pédagogiques commises pour la combattre qui sont nocives. Punir l’enfant qui se masturbe, le frapper sur la main, c’est le priver d’un plaisir dont il a besoin et éveiller une culpa­bilité inutile qui sera plus tard une source d’inhibitions.

Avec la puberté, les modes masturbatoires deviennent iden­tiques à ceux de l’adulte.



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Techniques de la masturbation


Les techniques masturbatoires sont beaucoup moins variées pour l’homme que pour la femme.




Technique manuelle


La grande majorité des hommes utilisent des techniques manuelles. A l’intérieur de ce cadre, chacun se crée une habitude complètement individuelle. Quelques hommes utilisent le plus léger attouchement sur la face ventrale du pénis, d’autres serrent et caressent violemment la verge.

Fréquemment, les hommes préfèrent stimuler seulement le gland, soit en limitant la manipulation â la surface ventrale du pénis prés du frein ou dessous, soit en pressant ou en stimu­lant toute la zone du gland simplement avec les doigts. Ce sont les exceptions cependant, puisque la plupart des hommes manipulent la hampe du pénis en caressant tout l’organe; ces techniques varient d’un homme à l’autre en ce qui concerne la rapidité, l’étendue et la tension de la constriction manuelle.



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Habituellement, les hommes étendent l’activité manipulatoire à toute la hampe pénienne. Ces caresses vont rarement jusqu’à l’extrémité du pénis et ne rencontrent que la crête coronale du gland, même dans la phase qui précède immédiatement l’éjaculation. Pour cette raison, le prépuce est rarement rétracté de toute la zone du gland. D’habitude, seule la partie du gland située juste autour du méat urétral est découverte avant l’éjaculation. Ceci est évidemment très différent de ce qui se passe lors des rapports actifs.

Lorsque l’homme approche de l’orgasme, la rapidité de la manipulation augmente en sorte que la plupart des sujets caressent la hampe pénienne aussi vite que possible. Pendant l’éjaculation, la plupart des hommes cessent complètement ou ralentissent nettement la caresse manuelle le long de la hampe. De nombreux sujets la serrent spasmodiquement et continuent cette pression constrictive pendant toute l’éjacula­tion. Ceci représente un type de réaction semblable à celui qui a lieu pendant le coït actif. La plupart des hommes plongent le pénis le plus profondément possible dans le vagin, lorsque l’éjaculation a lieu, et cessent toute pénétration active pendant la décharge.

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Beaucoup d’hommes rapportent que le gland du pénis est très sensible à toute pression immédiate après l’éjaculation. Chez certains sujets, le degré de sensibilité du gland est tel qu’ils le protègent involontairement contre toute forme de stimulation.

La technique que nous venons de décrire est la plus fré­quente et la plus efficace. Habituellement, l’homme n’est pas stimulé aussi efficacement sexuellement par la manipulation du sac scrotal et de son contenu sous-jacent que ne l’est la femme par la stimulation de la région des lèvres ou de l’orifice vaginal. Il devient alors évident que le foyer sensuel chez l’homme est limité principalement à la hampe pénienne et au gland. Ceci constitue une différence avec la femme qui ne possède pas seulement une zone sensuelle active au niveau de la hampe et du gland clitoridien, mais aussi un foyer important dans les lèvres, l’orifice vaginal et le canal vaginal.

Cette différence de sensibilité explique dans une grande mesure le nombre limité des techniques masturbatoires chez l’homme.



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Autres techniques


Les objets qui tendent à remplacer la cavité vaginale sont en fait rarement utilisés. Hirschfeld a décrit le cas d’un prison­nier qui, avec sa ration de pain, fabriquait un vagin artificiel et affirmait qu’il obtenait ainsi l’illusion complète de l’acte sexuel. Il arrive aussi que des individus se servent de moyens bizarres : tel cet homme qui se servait du tuyau d’évacuation de sa baignoire et qui ne pouvait plus retirer son membre en érection.

On cite également des verres de forme cylindrique et conique, des bandes de viande crue ficelées en forme de vagin, c’est-à-dire présentant précisément une cavité lisse, humide, charnelle em­ployée aux fins de pénétration. Les fabricants de matériel érotique ont laissé libre cours à leur imagination ; le principe est cependant toujours le même et ces appareils sont peu utilisés.

L’auto-fellation est pratiquement impossible anatomique­ment chez l’homme et Kinsey a retrouvé de façon rarissime ce genre de tentative dans toute la population qu’il a interrogée. Par contre, cette pratique est fréquente dans de nombreuses espèces animales, en particulier chez les singes.




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Les fantasmes sexuels


Pratiquement dans tous les cas, l’activité masturbatoire s’accompagne d’une imagination sexuelle consciente. Il s’agit là d’une différence importante entre la masturbation féminine et la masturbation masculine. Les fantasmes sexuels sont moins fréquents chez la femme, du moins d’après la plupart des enquêtes qui ont été réalisées. Il faut faire ici la part de la répression sociale qui s’est exercée dans notre culture bien davantage aux dépens de la femme que de l’homme. Il est probable que des enquêtes auprès des nouvelles générations de femmes montreraient une plus grande libération de fan­tasmes masturbatoires. En tous les cas, les renseignements cliniques concernant les adolescentes vont dans ce sens.

Ces fantasmes qui envahissent la conscience du masturbateur effrayent souvent les adolescents qui s’imaginent avoir des désirs pervers et contre nature. Il n’en est rien, et la quasi-totalité des hommes se masturbant laissent se dévoiler une imagination des plus débridées. Il faudrait alors dire que la majorité des hommes sont des pervers et des anormaux, ce qui n’aurait aucun sens.

Ces fantasmes sont tantôt hétérosexuels, tantôt homosexuels et peuvent mettre en scène deux ou plusieurs personnages. C’est tout cet imaginaire qui est à la source de la littérature érotique, qui a un effet certain sur l’émotivité sensuelle de la plupart des hommes.




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La révélation de la masturbation se fait chez beaucoup d’hommes soit spontanément, soit plutôt par l’observation de camarades se livrant à des activités auto-érotiques, soit encore à la suite de lectures d’information, ou descriptions concernant la sexualité. De là à conclure à la nocivité de la littérature érotique pour les jeunes gens, il n’y a qu’un pas que nous nous refusons à franchir, car on peut être assuré que l’adolescent saura trouver, au niveau de la réalité sociale ambiante (publi­cité) ou au niveau de son imaginaire, un aliment à son excitation sexuelle du moment.

Il est caractéristique que la plupart des hommes évitent de se regarder en se masturbant. En effet, la fantasmatique leur est nécessaire et ils trouvent dans l’obscurité des conditions favorables à une concentration sur des images excitantes.

C’est à partir de la présence indispensable de ces fantasmes que l’on a pu se demander si la masturbation est un acte nar­cissique ou socio-sexuel. Selon Kinsey, on n’a pas le droit de dire que la masturbation relève d’un désir purement égoïste. Selon lui, tout dépend de la force des fantasmes et de leur lien avec la réalité vécue.

La durée de l’acte masturbatoire varie considérablement d’un sujet à l’autre. L’orgasme est presque dans tous les cas le résultat de l’automanipulation. Celle-ci peut durer une demi-heure à une heure, mais le plus souvent ne s’exerce que une à trois minutes, lorsque le sujet a fait l’apprentissage de la tech­nique qui lui est la plus favorable.



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Masturbation et hétérosexualité


La masturbation peut s’inscrire dans le cadre d’une vie de couple. Certains hommes sont fort excités par la vue de leur partenaire en train de se masturber et celle-ci peut trouver du plaisir à se montrer ainsi. On sait que la plupart des hommes ont tendance au voyeurisme et les femmes, de leur côté, sont souvent exhibitionnistes.

Il ne s’agit pas là de perversité ni de déviation sexuelle, dans la mesure où ce genre d’action stimule le désir, et participe à une relation où les deux partenaires se donnent ainsi un plaisir réciproque comme preuve de leur tendresse.

Au demeurant, il n’y a rien d’anormal à assister à la montée de la jouissance que la personne que nous aimons recrée ainsi pour nous. Cette forme d’érotisme en miroir n’a rien à voir avec la véritable perversion qui est la négation totale de l’autre et son rabaissement au statut d’objet. La formule « je me fais plaisir et par là même je te donne du plaisir » est un signe de raffinement sexuel, et en tout cas une forme de respect de l’autre, où bien des couples trouvent leur épanouissement et leur bonheur.

Mais nous entrons là dans le cadre de l’hétérosexualité et de la communication avec l’autre, ce qui déborderait de loin notre sujet. Que l’on sache seulement que la masturbation n’est pas, comme on l’a dit et redit, en contradiction avec l’existence et la liberté de l’être aimé, pas plus qu’elle n’est sa négation. Nous allons étudier maintenant plus longuement la masturba­tion féminine, qui est moins connue.


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LA MASTURBATION FEMININE


Découverte de la masturbation


La plupart des femmes découvrent la masturbation en explorant leurs propres organes génitaux. Depuis sa naissance, l’enfant fait l’expérience que la stimulation tactile de certaines parties de son corps peuvent lui procurer des satisfactions. Tôt ou tard, tous les enfants découvrent, sans l’aide de per­sonne, qu’ils peuvent obtenir les plus grandes satisfactions grâce â la stimulation génitale que réalise la masturbation.

La plupart des fillettes qui ont commencé à se masturber avant l’adolescence semblent n’en devoir la découverte qu’à elles-mêmes. Bien qu’il soit souvent difficile pour des adultes de se souvenir des premières expériences infantiles du plaisir, la plupart des enquêtes montrent que 60 à 70 % des petites filles qui ont commencé à se masturber entre onze et douze ans déclarent que leur activité sexuelle a été spontanée.


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Le début des activités masturbatoires est peu aisé à fixer. Certaines femmes commencent assez tardivement à se mastur­ber, c’est-à-dire aux environs de la trentaine, parfois même plus tard. Cependant, la plupart ont découvert par leurs explo­rations personnelles les possibilités que leur offrait cette pratique.

Il reste étonnant de constater que les femmes ignorent sou­vent les activités sexuelles auxquelles elles-mêmes ne se sont pas adonnées, alors que ces activités peuvent être généralisées. La plupart des garçons connaissent l’activité de la masturba­tion, avant de se masturber eux-mêmes, puisque la totalité d’en­tre eux en ont entendu parler, tandis que la moitié l’ont vu pratiquer et qu’un nombre non négligeable sont masturbés par d’autres garçons ou par des hommes avant d’y procéder per­sonnellement sur eux-mêmes.

Tout ceci est peut-être dû au fait que les jeunes filles ou même les jeunes femmes ne parlent pas ouvertement de leurs activités sexuelles comme le font les hommes. On voit, encore actuel­lement, de jeunes adolescentes qui ont appris que la masturba­tion était en usage chez les hommes longtemps avant de savoir que les femmes pouvaient en faire autant.

Le cas le plus extrême est celui de ces femmes qui n’ont pas conscience de pratiquer la masturbation. Ellis a décrit un cas de ce genre. Il s’agissait d’une dame, militante d’un mouvement pour la « pureté de l’Éthique » et qui faisait de la propagande active en faveur de la pudeur et de la chasteté. En lisant un jour un fascicule d’éducation sexuelle, elle découvrit, à son immense stupeur, que, sans en être consciente, elle se masturbait depuis de nombreuses années.

La révélation de la masturbation ne se fait pas toujours de façon spontanée. Le rôle des lectures – livres d’éducation sexuelle, livres pornographiques – et des conversations entre amies les y initient. Beaucoup de femmes commencent aussi à se masturber dès qu’elles en ont acquis la possibilité, mais certaines d’entre elles ont attendu des mois et même des années après en avoir eu la révélation.



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D’autres fois, la masturbation a été la conséquence de caresses hétérosexuelles et d’activités érotiques précédant le coït. De façon un peu contradictoire, la masturbation se présente alors comme une suite logique de ce qui a été appris pendant les préliminaires. Les caresses très poussées qui se pratiquent de plus en plus couramment sont donc un des facteurs favorables à la découverte de l’auto-érotisme.

C’est le plus souvent avant l’adolescence ou durant les pre­mières années de celle-ci que les occasions s’offrent d’observer la masturbation chez les autres. Il est plus fréquent que les filles aient l’occasion d’observer des garçons que des filles en train de se masturber et elles cherchent alors à connaître leurs propres possibilités à cet égard. On connaît même le cas de femmes d’un certain âge pour qui l’observation des fillettes se livrant à la masturbation a été à l’origine de leurs propres acti­vités dans ce domaine.

Enfin, et plus rarement, la masturbation est la conséquence de contacts homosexuels que la fille a avant et pendant l’ado­lescence, ou même à l’âge adulte. Les activités homosexuelles de l’adolescence, dont la littérature a fait parfois grand bruit dans le cadre des « amitiés particulières », ne doivent nullement être considérées comme des perversions ou des comportements anormaux. Cette homosexualité, le plus souvent passagère, s’ins­crit dans le cadre normal de la maturation psychosexuelle de l’individu.



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Y a-t-il un âge de la masturbation?


La masturbation existe à tous les âges, de la plus tendre enfance à la vieillesse.

La masturbation durant la toute première enfance a fait couler beaucoup d’encre. On a en particulier accusé Freud d’avoir étayé ses théories sur la sexualité infantile, à propos d’observations insuffisantes. Cependant, des études plus systé­matiques ne laissent absolument aucun doute sur la réalité de la masturbation infantile.

Kinsey a recueilli les observations de 67 bébés ou fillettes âgées de trois ans et moins, que l’on avait vu se masturber. Sur ces 67 enfants, 23 au moins étaient parvenues à l’orgasme. Kinsey remarque que l’on observe plus de petites filles que de petits garçons à un âge précoce, qui soient parvenues à l’or­gasme en se masturbant. Il faut une certaine expérience et une certaine coordination entre les mouvements musculaires pour que la main exécute les mouvements rythmiques qui constituent la masturbation et le petit garçon n’y réussit pas aussi souvent.

Les réactions typiques d’une petite fille en état d’orgasme ont été décrites comme suit par une mère avertie de ces pro­blèmes, qui avait fréquemment observé sa fille de trois ans pendant qu’elle se masturbait :

« La figure dans son oreiller et les genoux remontés, elle se livrait à des poussées rythmiques du bassin environ toutes les secondes, même plus souvent. Les poussées intéressaient uni­quement le bassin ; les jambes étaient tendues dans une position fixe. Les phases où le bassin était projeté d’arrière en avant




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se réalisaient selon un rythme parfaitement régulier et ininter­rompu, sauf lors d’arrêts momentanés pendant lesquels les organes génitaux épousaient à nouveau la poupée contre laquelle ils se pressaient ; la phase de retour en arrière était convulsive, saccadée. J’ai compté quarante-quatre poussées à un rythme ininterrompu, un bref arrêt, quatre-vingt-sept poussées suivies d’un nouvel arrêt bref et enfin, dix poussées, après quoi tout mouvement cessa. Aux approches de l’orgasme, j’ai noté une concentration prononcée et une respiration intense accompagnée de brusques saccades. Au cours des dernières phases, l’enfant était absolument inconsciente. Ses yeux étaient vitreux et elle avait le regard fixe et vague. L’orgasme fut suivi d’un soulagement notable et d’une détente. Deux minutes plus tard, elle se livra à de nouvelles séries de quarante-huit, dix-huit et cinquante-sept poussées avec un bref arrêt entre chaque serie. Tant que la sensation monta, j’entendis des hoquets, mais dès qu’eurent cessé les poussées du bassin, la détente fut complète et il n’y eut plus que quelques mouvements désor­donnés. »

Il semble que les filles découvrent plus souvent que les garçons l’orgasme en se masturbant elles-mêmes.

La technique la plus courante de la masturbation précoce est la manipulation des parties génitales, du clitoris en par­ticulier.

Dans d’autres cas, l’enfant, à plat ventre sur son lit, les genoux légèrement remontés, se livre à un mouvement rythmi­que des fesses, créant la tension neuro-musculaire qui finît par aboutir à l’orgasme. Dans beaucoup d’exemples, les parties génitales sont frottées sur un jouet, un lit, une couverture ou tout autre objet sur lequel l’enfant est étendue à plat ventre. Dans les cas où l’enfant n’a pu arriver jusqu’à l’orgasme, son incapacité physiologique à réagir de cette façon en est peut-être la raison, mais, dans beaucoup d’exemples, on peut en attribuer la cause au fait que l’enfant n’a pas découvert les techniques




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physiques nécessaires à une auto-excitation efficace. L’acquisi­tion de ces, techniques de la masturbation représente un des aspects du comportement sexuel appris et non instinctif.

Les premières tentatives d’automasturbation de l’enfant lui sont inspirées, dans certains cas, par l’observation d’autres enfants qui s’y livrent ou par des explications délibérément fournies par des enfants plus âgés ou des adultes.

Il faut insister pour dire que la masturbation enfantine est un phénomène absolument normal, n’ayant aucune consé­quence, ni sur le plan de la santé physique, ni sur celui de la santé mentale. Ce point, souvent difficilement admis par les parents, doit être clair. Toutes les enquêtes et observations recueillies sont concordantes sur ce point.

D’une façon générale, la masturbation féminine est, comme chez l’homme, un fait massif, puisque à peu prés tous les auteurs sont d’accord pour affirmer que 60 à 70 % des femmes se sont masturbées à un moment quelconque de leur vie.

Le rapport Simon sur le rapport sexuel des Français, donne des pourcentages nettement différents.

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Si les 3/4 des hommes interrogés déclarent avoir pratiqué la masturbation (73 %), une femme sur 5 seulement dit en avoir fait l’expérience (19 %).

Les chiffres peuvent paraître à première vue contradictoires. Il est important de noter, et l’auteur n’y manque pas, qu’ « une certaine part des femmes pratiquant ou ayant pratiqué la mastur­bation, sont des femmes moins achevées, plus « innocentes »  et s’étonne qu’elles aient pu déclarer, en toute bonne foi, n’être jamais parvenues au plaisir de cette manière ».

La très grande majorité d’entre elles se masturbent jusqu’à l’orgasme, et celles qui se sont masturbées sans arriver à la satisfaction sont pour la plupart des filles qui n’ont essayé leurs possibilités qu’une fois, ou à de rares occasions et de façon irré­gulière. Par contre, la presque totalité de celles qui se livrent à des expériences suivies apprennent rapidement à obtenir l’or­gasme.

Le fait tend à prouver que parmi tous les modes d’activité sexuelle, c’est la masturbation qui permet à la femme d’arriver le plus fréquemment à l’orgasme. Dans une assez forte propor­tion de ses relations sexuelles et même au cours du coït, la femme ne réussit pas à l’obtenir. Il en est de même des caresses auxquelles elle se livre avant le mariage ; alors que dans 75 % des cas, et plus, elle obtient l’orgasme en se masturbant.

Les courbes concernant la pratique de la masturbation s’élèvent de façon plus ou moins régulière, depuis l’adolescence jusqu’à trente-cinq ans environ. Après cela, les courbes conti­nuent à s’élever, mais plus doucement, et on a découvert également des femmes qui se sont masturbées pour la première fois après quarante ans.

Il faut bien saisir ce fait dans ce qu’il peut avoir apparemment d’étonnant et de paradoxal. Plus la femme avance en âge et plus elle a tendance à se masturber. Cette évolution qui rendrait compte, si besoin était, du caractère non pathologique de la masturbation, – faudrait-il dire alors que la femme de quarante ans est plus infantile que la femme de vingt ans  – s’explique


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par le fait qu’il y a souvent, avec l’âge, une diminution des inhibitions. En outre, au fur et à mesure que la femme accède à la maturité sexuelle, la capacité d’excitation érotique augmente, et son expérience plus approfondie en matière de caresses et de coït, lui révèle que l’automasturbation peut lui procurer des satisfactions analogues.

C’est naturellement chez les femmes célibataires que l’on trouve les fréquences les plus élevées de masturbation. Nombre de celles qui s’y adonnent avant le mariage abandonnent la masturbation lorsqu’elles ont pu pratiquer le coït conjugal.

Certaines femmes, auxquelles le coït ne procure pas l’orgasme, se font ensuite stimuler manuellement par leur mari ou se mas­turbent jusqu’à l’obtenir. En revanche, certaines femmes ma­riées limitent leur masturbation aux périodes où le mari est absent.

Il est impossible de fixer la fréquence des activités masturba­toires de façon précise, car il existe d’énormes variations d’une femme à l’autre. Cette fréquence dépend avant tout de l’état physiologique et de l’acceptation morale de ce genre d’exutoire sexuel. C’est en tout cas une indication importante du degré d’intérêt que la femme porte aux activités sexuelles.

Dans certains cas, la masturbation chez la femme se limite aux quelques jours qui précèdent immédiatement les règles c’est le moment où la plupart des femmes, sont le mieux pré­disposées aux excitations érotiques.

Chez la femme adulte, la fréquence varie de une fois par semaine à une fois par mois. Cependant, on rencontre des femmes qui se sont masturbées à raison de quatorze fois ou plus par semaine à un moment donné de leur existence. Quel­ques-unes ont même provoqué l’orgasme à raison de trente fois ou plus par semaine. Certaines se masturbent jusqu’à l’orgasme, plusieurs fois consécutives, sans désemparer et on en compte qui sont parvenues à l’orgasme par la masturbation dix, vingt et même cent fois en une heure. C’est là l’exemple même des variations qui peuvent exister d’un individu à l’autre


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pour chaque sorte d’activité sexuelle. Il semble que ce champ de variations soit beaucoup plus étendu pour les femmes que pour les hommes.

Il      existe des femmes qui, bien qu’étant mariées, continuent régulièrement à se masturber pendant toute leur existence. D’autres, au contraire, interrompent la masturbation lorsque d’autres exutoires sexuels, le coït conjugal en particulier, s’offrent à elles. Dans certains cas, l’interruption est le résultat d’une culpabilité morale. Rarement, elle provient de la déception éprouvée à l’égard de la masturbation en tant que moyen de jouissance ou de l’absence d’intérêt porté à tout exutoire sexuel.


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Techniques de la masturbation


Les femmes ont à leur disposition un plus grand choix de techniques de masturbation que les hommes. La plupart des femmes qui se masturbent se contentent d’un ou deux procédés, mais certaines ont une grande variété de stimulations.



Technique clitoridienne ou labiale


La plus utilisée de ces techniques concerne la manipulation du clitoris, des petites lèvres ou des deux à la fois. Le clitoris est le petit organe en forme de bouton qui se trouve prés de la surface externe en haut de la vulve chez la femme. Les deux petites lèvres, parfois en relief et proéminentes, se trouvent a l’intérieur de la vulve. Environ 80 % des femmes qui se masturbent utilisent essentiellement les techniques clitoridiennes ou labiales, ensemble ou séparément.

Les techniques et réactions à une manipulation directe du corps clitoridien (hampe et gland) ou de la région du Mont de Vénus varie selon les femmes. On n’a jamais observé deux fem­mes se masturbant de la même façon. Cependant, il est excep­tionnel que les femmes parlent d’une manipulation directe du gland, où que l’on ait observé cela. Lorsque cette technique est employée, c’est pendant la phase préliminaire, vers l’obten­tion de l’orgasme. De plus, le gland clitoridien devient souvent



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extrêmement sensible au toucher ou à la pression après une expérience orgasmique et l’on prend particulièrement soin d’éviter le contact direct avec le gland, lorsqu’une nouvelle stimulation est désirée.

Les femmes manipulant le clitoris se limitent à la hampe cli­toridienne. Habituellement, elles ne manipulent qu’un seul côté, selon la main employée. Un certain degré d’anesthésie peut se développer, Si la manipulation est concentrée sur une zone précise pendant de longues périodes.

C’est pourquoi les femmes stimulent en générai toute la zone du Mont de Vénus plutôt que le corps clitoridien seul. Que le cli­toris soit stimulé de façon directe ou indirecte par la manipula­tion du Mont de Vénus, les réponses physiologiques sont les mêmes. La plupart des femmes préfèrent éviter l’intensité insupportable du foyer sensuel qui peut découler du contact clitoridien direct. Tandis que la manipulation du Mont de Vénus produit une expérience sensuelle qui, bien qu’un peu longue à se développer, est, au moment de l’orgasme, aussi satisfai­sante que celle résultant d’un massage direct de la hampe clitori­dienne. La manipulation de la zone du Mont de Vénus évite aussi la sensation douloureuse survenant chez beaucoup de femmes lorsque le clitoris est manipulé directement, avec une pression trop forte ou pendant trop longtemps.

L’observation clinique montre qu’après une ablation de clitoris, une satisfaction par la masturbation reste possible, ce qui montre que toute la zone du Mont de Vénus est un foyer sensuel aigu.

Les petites lèvres sont presque aussi sensibles à une sensa­tion tactile superficielle que le gland clitoridien. Dans ce cas, la femme agite lentement ou rapidement un ou deux doigts entre les lèvres de façon que chaque tapotement touche le clitoris. Parfois, elle tire les lèvres doucement, mais toujours selon un rythme régulier, procédé qui excite ces organes, ainsi que le clitoris, auquel leur extrémité antérieure est reliée. Quelquefois, c’est le talon du sujet ou quelque autre objet qui est appliqué sur les régions sensibles.



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La plupart des femmes poursuivent leur manipulation active de la hampe clitoridienne et du Mont de Vénus tout au long de l’expérience orgasmique. Fréquemment, elle n’est pas satis­faite par une seule expérience orgasmique au cours d’une séance de masturbation. S’il n’y a pas de raisons morales pouvant réprimer l’excitation sexuelle, beaucoup de femmes bien équilibrées n’atteignent un contentement visible qu’après un minimum de trois ou quatre expériences orgasmiques. Les fem­mes qui se masturbent peuvent se soucier uniquement de leur propre exigence sensuelle, puisqu’elles n’ont pas à tenir compte de leur partenaire, et elles parviennent à un certain nombre d’expériences orgasmiques sans permettre à leur désir sexuel de s’éteindre trop rapidement. Habituellement, seul l’épui­sement physique peut mettre fin à une séance de masturbation si importante.


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Grandes lèvres


Les lèvres de la vulve interviennent moins souvent dans la masturbation de la femme, bien que des expériences précises révèlent leur grande sensibilité au toucher. Toutes les régions sensibles à la stimulation tactile ne peuvent, pour autant, être excitées érotiquement. Lorsqu’il s’agit des grandes lèvres, la technique de la masturbation comporte généralement une pression sur toute la région génitale.


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                       Pression des cuisses


C’est en croisant les jambes et en les serrant l’une contre l’autre, pour exercer, sur l’ensemble de la région générale, des pressions constantes ou rythmiques, que certaines femmes obtiennent leur plaisir.

C’est ce genre de stimulation que réalisent la bicyclette, la pratique du cheval, les anciennes machines à coudre (où la femme lève les jambes assez haut). Pouillet écrit que dans les usines de textiles, où les femmes travaillent aux machines à coudre, l’orgasme est Si fréquent que les contremaîtres n’y font plus attention.

Le récit d’une femme éclaire la naissance spontanée du désir de masturbation par la simple pression des cuisses :

« Si mes souvenirs sont exacts, j’ai commencé à me masturber à l’âge de neuf ans ; j’étais en troisième à l’école primaire. Cela m’est arrivé pour la première fois au cours d’un devoir scolaire un problème de mathématiques difficile. J’étais incapable de trou­ver la solution, et je sentais l’anxiété qui me gagnait. Je serrais les cuisses, et tout à coup, je ressentis une sensation agréable. À partir de ce jour, chaque fois que je devais faire un effort intellectuel, je ressentais la pulsion de la masturbation. Sans elle, j’étais incapable de travailler. Plus le travail était urgent et important, et moins j’avais de temps pour le faire, plus ce besoin était impératif. C’est surtout au cours des examens écrits que cette impulsion se révéla. Jamais je n’ai pratiqué la masturbation avec autant de fréquence qu’au moment où je passais les écrits de mon doctorat en Droit. A l’époque, les



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examens duraient quinze jours. Je me masturbais journellement jusqu’à quinze fois. À la maison, ou à l’extérieur, j’étais inca­pable de résister. »

Ces pressions s’exercent sur le clitoris, les petites lèvres et les grandes lèvres, confirmant ainsi l’importance de ces éléments. Elles peuvent être exercées avec ou sans manipulation simul­tanée des organes génitaux. Les pressions constituent une stimu­lation tactile, mais leur efficacité provient également du fait qu’elles provoquent des tensions musculaires.



Tensions musculaires


Il est une méthode de masturbation féminine relativement peu répandue, mais qui a néanmoins son importance. Elle est fondée sur le développement des tensions nerveuses et musculaires dans le corps tout entier.

Pour y parvenir, la femme peut reposer à plat ventre, soit complètement allongée, soit les genoux ramenés sur le ventre. Elle peut alors remuer les fesses de façon rythmique d’arrière en avant en les frottant l’une contre l’autre. Le mouvement peut être lent ou rapide. Il s’exécute parfois avec une grande vitesse, mais il est toujours effectué avec une violence et une tension considérables. Dans cette position, couchée à plat ventre, la femme peut presser une partie de ses organes génitaux sur le lit où elle repose, sur un oreiller ou sur tout autre objet placé sous le bassin ou entre les jambes ; le clitoris et d’autres parties de la région génitale seront ainsi excités.

Toutefois, les contacts génitaux sont généralement légers : ils ne font intervenir que les parties antérieures de la vulve, et l’efficacité de cette technique tient surtout au mouvement du bassin et aux contractions rythmiques des muscles fessiers et des muscles des cuisses. C’est souvent ce genre de masturba­tion qu’utilise l’enfant.

La mise en jeu des muscles d’une femme qui se masturbe ainsi est du même ordre que celle des mouvements copulatoires de l’homme ainsi que des mouvements qu’effectue une femme lorsque c’est elle qui se trouve placée au-dessus de l’homme au moment du coït. La tension musculaire et nerveuse peut être


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aussi efficace que n’importe quelle excitation directe de la vulve. La rapidité avec laquelle l’orgasme est atteint grâce à cette technique est, chez toutes les femmes sur lesquelles on possède des données précises, égale ou supérieure à celle avec laquelle elles y parviennent par toute autre méthode.

La plupart des sujets qui n’ont pas l’expérience de cette technique peuvent s’interroger sur la raison de son efficacité, mais cela tient à ce que peu de gens se rendent compte que l’excitation érotique implique un jeu complet de réactions physiologiques.

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Même lorsque l’excitation sexuelle a pour cause la stimulation délibérée du clitoris et des petites lèvres de la femme, ou encore une excitation psychique, l’orgasme est l’aboutissement de toutes les modifications physiologiques qui se produisent dans le corps. Le développement rythmique de tensions muscu­laires constitue sans doute le plus important de tous les changements physiologiques qui ont lieu lorsque l’organisme est excité érotiquement.

Il peut arriver qu’une femme allongée ou dressée sur la pointe des pieds utilise des tensions musculaires de cet ordre, destinées à provoquer l’orgasme, en se raidissant, en remuant de façon rythmique les jambes, les fesses ou tout le corps pour arriver à l’orgasme sans toucher ses organes génitaux. De telles tensions peuvent contribuer à l’éveil érotique provoqué parfois par la danse. Il est des garçons et des filles qui réagissent jusqu’à l’orgasme lorsqu’ils grimpent à la perche ou à la corde, font des tractions à la barre fixe ou sont suspendus de façon quelconque.

C’est dans ces conditions que certaines filles ont la révélation de l’orgasme. D’autres se livrent à ces exercices dans l’intention arrêtée d’y trouver ce genre de satisfaction, mais certains, au contraire, en sont si gênés qu’ils évitent de grimper, et les autres exercices de nature à les amener à l’orgasme en public, intriguant ainsi le moniteur de gymnastique qui ne comprend pas pourquoi ses élèves se refusent à exécuter les exercices prévus. Il existe des adultes, hommes ou femmes, qui peuvent se masturber en se frottant sur un chambranle de porte ou toute autre pièce de menuiserie.

Peu de femmes reconnaissent avoir recours à ce genre de tech­nique masturbatoire. Pourtant, tout porte à croire que son inci­dence est assez élevée, étant donné le degré élevé de jouissance qu’elle procure.


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      Les seins


Beaucoup de femmes ont les seins, et en particulier les ma­melons, doués de sensibilité érotique. La femme, peut, tout en manipulant ses organes génitaux, exciter ses seins avec la main ou les presser contre le lit ou tout autre objet. Parfois, la seule stimulation mammaire peut suffire à provoquer l’orgasme, en particulier chez les femmes disposant d’un fort potentiel imagi­natif érotique. Dans tous les cas, il éveille des sensations volup­tueuses et accroît l’excitation. Dans les manuels de sexologie, on cite le cas d’une femme de cinquante ans qui, devant la glace, se masturbait de cette manière, sans savoir que c’était de la masturbation.


                Introduction dans le vagin


Un nombre non négligeable de femmes s’introduisent des objets dans le vagin pour se masturber. Certaines utilisent ce procédé de façon régulière, d’autres n’agissent ainsi qu’occasion­nellement et le plus souvent comme adjuvant d’autres tech­niques.

Il faut ici distinguer la partie la plus antérieure du vagin, riche en terminaisons nerveuses, et le vagin proprement dit, fai­blement innervé ou même entièrement dépourvu de terminaisons nerveuses. En bien des cas, les doigts de la femme ne sont introduits assez loin à l’intérieur de la cavité vaginale que pour donner une bonne prise au reste de la main pendant que celle-ci stimule les parties génitales externes.

Beaucoup d’hommes, fondant leur conception sur la connais­sance du coït et sur l’importance qu’ils attribuent à leur verge, s’imaginent que la masturbation féminine doit toujours compor­ter l’introduction des doigts au fond du vagin. C’est pour cette raison que bien des hommes enfoncent leur doigt dans le vagin de la femme pendant les attouchements et que leurs oeuvres érotiques renferment de nombreuses descriptions de « gode­michés ».

On a tout dit sur les instruments connus depuis la plus haute antiquité. Actuellement réalisés en plastique, ces appareils se présentent comme une imitation du pénis. De taille véritable, c’est le plus souvent un cylindre à bout arrondi, parfois recou­vert de surélévations transversales destinées à accroître la friction. La forme la plus achevée comporte un tuyau interne qui, grâce à un piston, fonctionne à la manière d’une pompe et



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peut être vidé à un moment précis afin d’imiter l’éjaculation. Quelquefois, ce genre d’objets comporte un système de vibration électrique dont le but est une stimulation érotique encore plus adéquate. Étant donné l’interdiction absolue de vente de ces appareils sur le marché (remarque : ce texte date de 1973), on dispose de peu de renseignements sur leur réelle efficacité.

Dans un ouvrage de vulgarisation sexuelle, nous lisons à propos de ces instruments :

« Faut-il le dire ? Ce genre de masturbation qui n’a plus rien d’un comportement « normal » est au contraire nettement mala­dif. De telles anomalies exigent un traitement à la fois psycholo­gique et spirituel. »

Tel n’est pas notre avis, ainsi que nous essayons de le montrer dans la dernière partie de cet ouvrage. Disons tout de suite qu’on ne voit pas pourquoi serait acceptée la masturbation manuelle, comme plus naturelle, et refusée l’utilisation de ces appareils, qui justement imitent le stimulant « naturel », c’est-à­-dire le pénis. Bien utilisés et adaptés à la taille du vagin, ils sont susceptibles de procurer à leurs utilisatrices un exutoire sexuel complet sans aucun danger pour la santé.

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Les femmes qui emploient des objets à pénétration vaginale peuvent le faire parce que cette pénétration profonde procure une satisfaction érotique. Il semble tout à fait normal qu’une femme puisse ressentir une excitation en associant des idées de pénétration vaginale et de coït. D’autres femmes, qui n’ont appris à se masturber qu’après avoir eu une très grande expé­rience du coït, croient néanmoins nécessaire d’imiter dans la mas­turbation les techniques de la copulation. Il faut bien dire que, dans ces cas, la femme renonce à ces pénétrations après avoir acquis une connaissance plus exacte de ses capacités sexuelles. Un cas plus particulier est celui de ces femmes qui, par ce procédé, désirent divertir leur partenaire masculin qui trouve excitant d’observer cette façon de se masturber.

Le nom de godemiché vient du latin gaude mihi (littéralement, « fais-moi plaisir »). Ces objets sont occasionnellement extraits par intervention chirurgicale de la vessie ou du vagin des femmes pratiquant la masturbation : bananes, carottes, cornichons, crayons, aiguilles, bougies, etc. On a trouvé également des brosses à dents et des épingles à cheveux ; cela si fréquemment qu’on a conçu un instrument spécial pour les extraire.



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Autres techniques


Certaines femmes emploient, soit régulièrement, soit acciden­tellement, d’autres méthodes de masturbation. Certaines se frot­tent la vulve sur des oreillers, du linge, des chaises, des lits ou autres objets. D’autres méthodes sont utilisées plus rarement, tels l’usage de jets d’eau ou, dans l’anus, lavements, pratiques sado-masochistes, etc.

À propos de la masturbation anale on utilise les objets les plus divers. L’ancien Institut de Sexologie de Berlin possédait une collection d’objets trouvés dans le rectum de personnes prati­quant la masturbation anale, et certains de ces objets ont des dimensions si grandes qu’on ne peut comprendre comment ils ont pu servir à un pareil usage.

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Imagination


Le cas de femmes parvenant à l’orgasme en imaginant des situations érotiques sans stimulation tactile de la vulve ou d’aucune partie du corps semble relativement rare. Cette faculté d’arriver à l’orgasme par la seule imagination porte les noms divers de coït idéalisé, masturbation morale ou psychique, vulve mentale et rêve érotique éveillé. Plusieurs auteurs expriment l’opinion curieuse, mais ne reposant sur rien, que c’est la plus nocive de toutes les formes de masturbation.

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                 Les fantasmes masturbatoires chez la femme


C’est surtout une excitation physique qui est mise en jeu chez la plupart des femmes qui se masturbent. Le rôle de l’ima­gination est très variable d’une femme à l’autre. Pour certaines, les idées érotiques n’apparaissant que quelques années après qu’elles ont commencé à se masturber.

Les idées érotiques concomitantes à la masturbation peuvent se rapporter à des contacts hétérosexuels, homosexuels, animaux, sado-masochistes, etc. Parfois les visions érotiques se limitent à un seul de ces sujets. Ailleurs, au contraire, divers types d’idées érotiques sont évoqués à différentes périodes.

Les idées érotiques accompagnant la masturbation sont généralement en rapport avec la femme. Les mêmes fantasmes expriment souvent chez l’homme des désirs inassouvis ou répri­més, mais chez la femme, il est assez rare qu’ils concernent des activités érotiques qu’elle n’a pas pratiquées. La toute jeune fille qui n’a pas été dans les caresses au-delà du baiser ne va guère plus loin sur le plan imaginatif.

Ce n’est qu’après l’expérience des manipulations génitales que les idées érotiques s’étendent à ce domaine.

Nous avons vu que beaucoup d’hommes font appel à des idées érotiques dans la plupart des cas où ils se masturbent. Il est de fait que l’imagination est souvent l’excitant qui les y inci­tent. Le souvenir d’expériences antérieures, la perspective d’expé­riences futures et le fait d’envisager de nouvelles pratiques érotiques sont des facteurs déterminants d’une telle importance pour son excitation érotique qu’il est généralement difficile pour un homme d’arriver à l’orgasme par la masturbation sans intervention de la pensée.


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On peut en conclure que l’aptitude de la femme à obtenir l’orgasme sans faire appel à l’imagination souligne le rôle impor­tant joué par les facteurs physiques et physiologiques à l’égard de son excitation érotique.

La plupart des hommes, s’en rapportant à leur propre expé­rience, tiennent pour certain que les femmes déploient la même imagination pendant qu’elles se livrent à des pratiques sexuelles.

L’écrivain scientifique ou érotique, ainsi qu’un grand nombre d’autres hommes, s’imaginent que la plupart des femmes doivent être excitées par la perspective d’activités érotiques comme ils le sont eux-mêmes. L’incapacité de l’homme à comprendre que la stimulation psychologique est de moindre importance chez la femme et l’impossibilité où est celle-ci de comprendre que chez lui, cette stimulation psychologique a une importance beaucoup plus grande, constituent les causes principales des difficultés qu’ont tant d’hommes et de femmes à s’entendre sur le plan sexuel.

Cependant, l’absence de tout fantasme sexuel n’est pas la règle chez la femme, loin de là. Il semble qu’on puisse faire intervenir des facteurs sociaux dans l’éclosion de l’imaginaire érotique. Les femmes qui ont un niveau culturel et un statut socio-économique élevés s’avèrent plus capables d’imagination sexuelle que les autres. La répression, là aussi, s’est fait sentir, puisque les femmes très pieuses ont souvent une totale absence de fantasmes sexuels, en opposition aux femmes pour lesquelles la religion a une moins grande importance dans la détermination de leur conduite.



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Efficacité de la masturbation


L’activité masturbatoire est, on l’a dit, le moyen le plus sûr d’arriver à l’orgasme. Une femme qui se connaît bien et qui est libre de toute inhibition, parvient généralement à l’or­gasme en trois à cinq minutes. Beaucoup de celles qui mettent plus longtemps à obtenir l’orgasme, le font volontairement pour prolonger le plaisir que leur procure la masturbation et non parce qu’elles sont incapables d’arriver plus vite à la jouis­sance.

Ces données sur le temps nécessaire à la femme pour parvenir à l’orgasme fournissent d’importants renseignements sur ses aptitudes érotiques fondamentales. Selon une opinion très répan­due, la femme est plus lente que l’homme dans ses relations sexuelles ; tout ce que l’on sait de la masturbation s’oppose à cette opinion.

L’homme moyen peut arriver à l’orgasme en deux ou trois minutes environ, à moins qu’il ne prolonge volontairement l’action sexuelle à laquelle il se livre. Le calcul du temps qu’il lui faut démontre qu’il ne réagit pas plus vite que la moyenne des femmes.

Il est exact qu’au cours du coït, la femme réagit en moyenne plus lentement que l’homme, mais cela est dû à l’inefficacité des techniques habituellement employées.



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LE SENS DE LA MASTURBATION



Le caractère universel de la masturbation



De tous les modes d’expression sexuelle, la masturbation est sans doute celui qui est commun à toutes les formes de culture et de civilisation. Ce fait rend passablement caduc tout jugement restrictif porté sur la masturbation. Il faudrait en effet admettre que l’humanité entière a justement choisi un mode de comporte­ment sexuel qui lui est nocif.

Les adultes d’un grand nombre de sociétés ont une attitude complètement tolérante envers leur propre expression sexuelle et celle des enfants.


Dans ces conditions, les enfants s’adonnent à un certain nombre de jeux sexuels en public. La manipulation de leurs propres parties génitales fait suite aux mouvements d’exploration des mains sur les différentes parties du corps. Si les adultes n’interdisent pas ce comportement, la manipulation des parties génitales devient une habitude occasionnelle. Lorsque l’enfant grandit suffisamment pour marcher et jouer avec les autres, il essaye d’accroître la variété des activités sexuelles. La manipu­lation des parties génitales des autres enfants des deux sexes a souvent lieu pendant les jeux sexuels en liberté.

Parfois, les adultes participent à la stimulation sexuelle des enfants. Chez les Hopis, les parents masturbent fréquemment leurs enfants et l’autostimulation infantile passe pratiquement inaperçue. Ailleurs, les mères caressent les parties génitales de leurs enfants pendant l’allaitement. Pendant la première en­fance, ces garçons se masturbent librement et ils imitent parfois le coït avec une petite fille.

En Polynésie, où les parents ignorent simplement les activités sexuelles de leurs jeunes enfants, les garçons et les filles se masturbent ouvertement en public. Dans les îles Trobriands, les garçons et les filles pratiquent la stimulation manuelle et orale des parties génitales et le coït simulé.

Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini, mais nous donnons ces exemples pour bien montrer le caractère relatif de tout jugement porté sur la masturbation. À ce titre, il n’y a pas de vérité absolue, mais de simples différences culturelles. Ce qui nous parait le plus caractéristique, c’est que ces sociétés tolérantes incluent la pratique sexuelle – quel que soit son mode – dans la forme d’éducation.

La plupart des cultures qui permettent aux enfants un jeu libre leur donnent également l’occasion de regarder le compor­tement sexuel des adultes et de participer à des discussions sur des sujets sexuels. Chez les Alorèses, en Indonésie, la connais­sance de la sexualité est tout à fait accessible aux enfants qui, dès l’âge de cinq ans, sont très au fait de tous les détails de l’acte sexuel.



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Lorsque tous les membres de la famille dorment dans une même case, les jeunes ont de fréquentes occasions d’observer les activités des adultes.

Dans les îles Carolines, on donne aux enfants une instruction détaillée sur le coït dès l’âge de quatre ou cinq ans. Dans toutes les sociétés où ils sont libres de le faire, les enfants apprennent progressivement leurs activités sexuelles vers la puberté et durant l’adolescence. Le jeu sexuel comprend d’abord l’autostimulation génitale et la masturbation mutuelle avec le même sexe ou le sexe opposé, puis tend, avec l’âge à la copulation hétérosexuelle. Dans la plupart de ces sociétés, les formes de la sexualité, au moment de la puberté, consistent surtout en des rapports hétérosexuels de type adulte.

Dans certaines parties de l’Afrique, les parents croient que leurs enfants ne pourront jamais avoir de descendants s’ils ne commencent pas de bonne heure à exercer leur sexualité. Les enfants plus âgés construisent de petites huttes à une certaine distance du village, et là, avec l’accord complet de leurs parents, les garçons et les filles jouent les rôles de mari et d’épouse. Ces accouplements expérimentaux peuvent continuer au cours de l’adolescence, avec des échanges périodiques de partenaires, jusqu’au moment du mariage.

Aux Philippines, les célibataires vivent dans des dortoirs séparés, dés la première enfance. Il est courant que chaque garçon dorme avec une fille chaque nuit. Le seul frein est imposé par les filles elles-mêmes. En général, les filles ne désirent pas former une liaison trop prolongée jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à se marier. Les pères pressent leurs fils de commencer leur vie sexuelle de bonne heure, et un homme peut humilier son fils Si celui-ci est en retard en ce domaine.

Les Lepchas de l’Inde croient que les filles ne peuvent mûrir sans passer par le rapport sexuel. Le jeu sexuel typique des jeunes consiste en de nombreuses formes de masturbation mutuelle et se termine, en général, par des tentatives de copulation. À l’âge de onze ou douze ans, la plupart des filles pratiquent régulière­ment le coït complet. Des hommes âgés s’accouplent occasion-



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nellement même avec des filles de huit ans. Ce comportement est considéré plutôt comme amusant et non pas comme une offense criminelle.

Chez les filles des Trobriands, la vie sexuelle sérieuse commence à l’âge de six ou huit ans ; dix ou douze ans chez les garçons. Les deux sexes reçoivent de leurs aînés un enseigne­ment explicite qui les guide dans leur vie sexuelle. Le jeu sexuel comprend la masturbation, la stimulation orale des parties géni­tales des individus des deux sexes et la copulation hétérosexuelle. A n’importe quel moment, un couple peut se retirer dans les bois, dans la hutte du célibataire, dans une réserve isolée ou à tout autre endroit approprié pour s’adonner là, longuement, au jeu sexuel avec la pleine approbation des parents. Aucun mariage n’est consommé dans cette société sans une longue période pré­liminaire d’intimité sexuelle pendant laquelle la sincérité de l’affection et la compatibilité sexuelle sont vérifiées.

Saluons ces sociétés, dont l’ambiance éducative se trouve profondément en accord avec une connaissance intuitive, mais exacte de la sexualité humaine... et regrettons une morale désuète qui a pu faire de la masturbation un problème démesuré par rap­port à l’innocuité de sa pratique.

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Masturbation et adolescence


Pourquoi tant de textes consacrés à la masturbation de l’adolescent et si peu à celle de l’adulte ? On a si bien lié adolescence et masturbation qu’on les a fait équivaloir l’une à l’autre.

Réserver la masturbation à cette période de la vie, c’est la rapprocher du jeu du petit enfant, et la réduire ainsi à une acti­vité infantile. N’y a-t-il pas là une forme de défense qui évite d’aborder le fond du débat, c’est-à-dire de réfléchir sur le sens et la signification de la masturbation en dehors de toute perspective éducative ?

Pour justifier cette liaison entre masturbation et adolescence, tout le monde invoque les statistiques. Nous-mêmes nous en sommes fait l’écho. La plupart des enquêtes donnent d’ailleurs les mêmes résultats. La fréquence maximum passe entre qua­torze et seize ans, avec un pourcentage allant de 80 à 100 % d’adolescents qui se masturbent. La durée de la masturbation serait environ de quatre ans, avec des fréquences variant de quatre à cinq fois par jour à une fois par mois.

L’avalanche des chiffres concernant l’adolescent contraste avec la pauvreté extrême des informations que l’on possède pour l’adulte. Les statistiques sur la fréquence des coïts et de la masturbation chez l’adulte et sur leur intrication s’avèrent appa­remment impossibles à établir.


Et même si la masturbation chez l’adulte se révèle d’une fréquence moindre que chez l’adolescent, doit-on conclure de ce fait à une anormalité des pratiques masturbatoires adultes ? En fait, il semble quasiment impossible d’établir une



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norme, même statistique, en ce qui concerne l’adulte. Les pour­centages varient avec l’âge, la culture, la scolarité, l’apparte­nance à un milieu rural ou urbain. Il faut en outre tenir compte des conditions éducatives, du statut social de l’adolescent, de la répression ambiante, des conditions de vie de l’adulte.

Les difficultés pourraient conduire à penser que la mastur­bation ne serait qu’un effet d’une société répressive et à croire que, dans une société libérée de tout tabou, elle disparaîtrait purement et simplement. Il n’est nullement certain qu’il en soit ainsi et c’est encore nier la masturbation d’un autre côté que d’y voir seulement l’effet des mesures de contrainte.

Un autre stéréotype ferait de l’adolescente une moins grande masturbatrice que l’adolescent. Rien n’est moins prouvé, et, au contraire, les jeunes filles, par crainte des complications et suites possibles d’une vie sexuelle, les femmes, par déception,

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se masturberaient plus que l’homme, à moins que celui-ci ne soit privé d’une façon prolongée de toute activité sexuelle. Les comparaisons statistiques entre âges et sexes différents ne peu­vent servir à déterminer une « normalité ».

Ce qui est sûr, c’est que la honte frappant la masturbation est beaucoup plus vive chez l’adulte que chez l’adolescent ou l’enfant. Il reste difficile d’en obtenir « l’aveu » au cours d’une simple consultation médicale, sans parler du modèle de résis­tance qu’elle peut offrir au cours d’une psychothérapie ou d’une psychanalyse. Cette masturbation adulte est vécue comme un signe d’échec à l’égard de la maturité adulte. Elle reste une ma­ladie psychique, preuve de névrose et d’immaturité. On la garde au fond de soi comme un secret, le symptôme qui ternit la bonne image que l’on a de soi-même, et l’on refuse de la regarder en face comme un désir à part entière qui a le droit d’exister pour lui-même.

Peut-il en être autrement lorsque nous lisons, dans un des nombreux manuels d’éducation sexuelle répandus partout :

« La masturbation en soi n’est pas un comportement anor­mal ; elle est au contraire une étape passagère normale dans l’évolution de la sexualité. Précisons qu’il est question ici de la masturbation en tant que substitut ou compensation des rapports sexuels normaux et dont la pratique sera abandonnée avec la maturité sexuelle ou l’établissement de conditions sexuelles normales. Mais s’il y a fixation, le tableau clinique est différent. Il ne faut pas croire que la masturbation permanente est une manifestation naturelle de la sexualité et qu’il n’est pas utile de la combattre. »

Considérer la masturbation comme une étape dans la matu­ration sexuelle et affective, c’est refuser de lui donner une place entière, et lui réserver uniquement le rôle d’un accident de parcours, une pratique qu’il faut dépasser et dont on doit se dé­barrasser, bref un comportement anormal parce que immature.



1.   La sexualité, Marabout Universitê, t. I, page 255.

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Qu’est-ce que la maturité ? C’est une notion aussi imprécise que celle de « normalité ». Il devient de plus en plus intolérable d’accepter la convention de deux mondes opposés. D’une part, celui de l’adulte, être achevé, adapté, intégré, installé dans le réel, dans une vie de couple, forme accomplie de toute vie sexuelle, sûr de lui, de sa puissance et de son autonomie. Et d’autre part, l’adolescent, être inachevé, livré à la masturbation comme à un acte incomplet, inadapté, mal assuré de lui-même et de son sexe, ne désirant pas plus s’enfermer dans un couple stable que dans un métier ; devenir adulte se présenterait alors comme une nécessité, une nouvelle valeur proposée par la morale moderne. Qui ne voit que cette morale, condamnant la masturbation au nom de la maturité, sert trop les intérêts d’une société infantilisante qui refuse tout statut socio-sexuel aux ado­lescents et par là même leur refuse toute accession à l’hétéro­sexualité pourtant étiquetée comme « normale » ?

Les faits ne sont pas si simples. Adolescence et maturité, masturbation et coït ne sont pas des réalités qui s’excluent et se concurrencent, mais qui plutôt se complètent, des comportements qui s’harmonisent plus qu’ils ne se succèdent, qui cohabitent en chacun d’entre nous sans s’opposer.

Et si l’adolescent était déjà un jeune adulte ayant plein pou­voir sexuel – les données de la physiologie sont sur ce point évidentes – mais ne pouvant pas l’exercer et se contentant des droits qu’on lui donne ? Et si l’adulte était un être toujours jeune, inachevé et perfectible, en perpétuelle mutation, capable de créer et de se libérer, de disposer de son corps et de ses fantasmes, de conserver le courage d’un destin libre ?

Masturbation et rencontre de l’autre ne seraient plus deux étapes de notre maturation, mais deux faces, deux phases de notre personnalité et de notre activité sexuelle.

Ce qui devient alors important, c’est la liberté que chacun s’accorde et la façon dont il se détermine à l’égard de la mastur­bation et de l’hétérosexualité. On rejoint par là le point de vue de


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Steckel, pour qui la masturbation est « une forme nécessaire et universelle de gratification, à l’adolescence comme à la ma­turité ».

Traiter la masturbation comme un phénomène spécifique de l’adolescence, c’est déjà prendre parti sur sa signification. Les parents et les éducateurs auront longtemps du mal à considérer la masturbation comme un comportement absolument normal et adapté, identique en valeur au coït et à l’amour.

On se refuse encore à décrire une masturbation adolescente et surtout adulte qu’il n’y aurait qu’à assumer. Le but éducatif ou même thérapeutique se donne encore pour fonction de per­mettre un dépassement de l’attitude égocentrique du jeune – ou de l’adulte infantile – vers une ouverture aux autres. L’anor­malité devient alors l’impossibilité de satisfaire à cette nécessité maturative. La masturbation, oui, mais ni trop fréquemment, ni surtout trop longtemps...

Cette attitude d’acceptation dans la restriction repose-t-elle sur une vérité fondamentale ?



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Le sens du plaisir


La signification que l’on peut donner à la masturbation n’est pas sans relation avec celle que l’on accorde à la sexualité.

Traditionnellement reliée à la procréation, la sexualité est conçue par la majorité des sexologues contemporains comme une relation à l’autre.

« Ainsi donc, dans le désir sexuel, deux corps s’offrent l’un à l’autre : non pas comme un objet mais à travers et par-delà le plaisir – comme un être à découvrir et à accompagner tout au long du drame de son existence. » On devine effectivement ce que devient la masturbation dans cette perspective. Il faut s’interroger sur le caractère objectif d’une telle perspective.


A-t-on songé qu’il se pourrait fort bien que la recherche du plaisir soit première dans la sexualité et non un simple effet bienfaisant et secondaire ? Et Si la recherche d’un partenaire était au contraire seconde ? L’orgasme serait alors moins pos­session d’un autre que transfiguration de soi-même dans une détente et dans une jouissance intimes. L’acte sexuel correspon­drait à un processus biologique répondant à un besoin d’équilibre organique, assurant la libération d’une certaine tension et ne mettant en jeu que secondairement la présence d’un autre à des fins procréatives.

La masturbation apparaît alors comme le comportement de base le plus élémentaire et le plus souple d’autosatisfaction sexuelle, dont on peut étudier la fonction comme un processus physiologique régulateur. On peut, à ce plan, expliquer quel est son rôle et pourquoi l’adolescent y recourt souvent et l’adulte de façon non négligeable.



1.   Cl. Jamont, La vérité commence â deux (le titre est significatif), Marabout, t. I.





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Oh peut alors se demander pourquoi, après tant d’enquêtes et de recherches concluantes, il existe encore un refus d’accepter la masturbation comme un acte naturel et ayant une valeur en soi.

Il faut s’apercevoir que le droit que chacun se donne seul, sans en référer à personne, a quelque chose de scandaleux. Le plaisir semble, dans notre morale, devoir être acquis dans la peine, celui particulièrement de la rencontre. Il y aurait une conquête nécessaire. La masturbation apparaîtrait comme une satisfaction trop facile. La résistance de l’autre ou le partage du plaisir mora­liserait le coït. C’est un peu comme un repas gastronomique ; le prendre solitaire témoignerait d’une gourmandise mal tolérée. Nous avons pourtant le droit de jouir d’une cigarette, de notre lit... naturellement sans exagérer

Les parents ont toujours  et il serait trop long d’en analyser les motivations - désiré grignoter ce droit au plaisir de l’ado­lescent en retardant l’échange hétérosexuel et en tolérant la masturbation, considérée au mieux comme un mal nécessaire.

Et pourtant, à bien l’analyser, la masturbation remplit un certain nombre de fonctions essentielles auxquelles la plupart des adultes et des adolescents feraient bien de réfléchir.


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Les fonctions de la masturbation


                       Une fonction maturante


C’est peut-être l’essentielle. L’argument des moralistes, selon lequel la masturbation écoulerait et compromettrait le plaisir futur du coït, est bien fallacieux. On le trouvait déjà dans les anciens livres pour fiancés. Dans la morale traditionnelle, vous n’avez droit au plaisir que comme une récompense après une attente frustrante. Se livrer trop tôt au plaisir facile de la jouis­sance solitaire, ce serait goûter les plats avant les repas et risquer d’arriver à celui-ci rassasie... On trouve une telle recherche dans le raffinement de l’érotisme chinois et chez les adeptes de l’étreinte réservée. L’attente valorise le plaisir, à moins qu’elle ne le bloque comme dans la plupart des cas...

Masters et Johnson ont pu au contraire mesurer scientifique­ment que la femme masturbatrice arrivait plus rapidement et plus fréquemment à l’orgasme dans le coït que celle qui s’en était abstenue. Les pratiques orientales de préparation des femmes à l’amour vont dans ce sens. Si des matrones exercent des jeunes filles à la manipulation de leurs organes, c’est que la masturbation leur apparaît comme une préparation efficace à une vie amoureuse épanouie.

On peut dire alors que la masturbation témoigne d’une liberté plus grande à l’égard du corps et du droit au plaisir. Celui qui se masturbe se révèle moins bloqué que celui qui ne s’est jamais masturbé. On peut se rassurer en remarquant que ce cas est fort rare... Il faudrait pouvoir comparer les réussites amoureuses de la minorité des non-masturbateurs et celles de tous les autres.


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    La pratique de la masturbation peut être ainsi enrichissante pour la vie hétérosexuelle. Mais n’a-t-elle pas avant tout pour rôle de compenser un manque de relation proprement dite ?


Une fonction de compensation


Il y aurait paradoxe à affirmer que la masturbation donne un plaisir identique à celui du coït. Le plaisir est autre. Par ailleurs, il peut y avoir dans l’effusion sensuelle avec le partenaire un aspect d’euphorie et de plénitude qui manque à la mastur­bation, dont la répétition monotone dans la solitude est dépour­vue d’imprévu et de joie ; surtout dans le contexte culpabilisant actuel.

Assurément, pour beaucoup de célibataires et de jeunes, la masturbation n’est qu’un acte sexuel de remplacement. Le constater n’est pas la dévaloriser. Très peu de jeunes se réfugient dans la masturbation, parce qu’ils ne peuvent faire autrement, par difficulté de communication et d’engagement dans la voie hétérosexuelle.

Le coït est pour l’adolescent un acte difficile, souvent arraché à la sauvette. La découverte lente et progressive de deux êtres qui se complètent correspond mal à la vie des couples éphémères des jeunes. Les journaux, les films, les livres érotiques qui idéalisent de façon exagérée l’acte amoureux, font que le vécu du coït est le plus souvent aussi décevant que celui de la mastur­bation.

La crainte de certains est que le jeune adulte ne s’installe dans une conduite masturbatoire qui le satisfasse pleinement et ne cherche pas à en sortir. L’exemple des sociétés tolérantes montre qu’à l’exception de cas pathologiques reconnus, le risque est nul.



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Mais si la masturbation peut remplacer l’échange hétéro­sexuel, on ne peut dire le contraire. Il est faux de dire, comme on le fait parfois, que la masturbation disparaît avec la découverte du partenaire. Bien au contraire, les premières rencontres, sou­vent isolées et maladroites, laissent l’adolescent ou l’adulte insa­tisfait et rêveur. Trop espacées, elles alimentent des périodes fécondes en masturbation. Il y a recrudescence avec tout un jeu de rêveries.

La masturbation est toujours prête à réapparaître en période d’isolement et de déception ; elle est alors une conduite de compensation et d’évasion salutaire.



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Une fonction physiologique


Elle est plus. La masturbation est, avant tout, une décharge dont on peut mesurer les manifestations physiologiques faisant suite à un état de tension musculaire.

Tous les événements angoissants créent chez l’individu un état d’oppression où aucun repos n’est possible. La mastur­bation se présente comme un soulagement possible. Elle permet la récupération après un surmenage. Elle apaise comme une crise de larmes. Elle détend, repose, apporte un sentiment de bien-être.

Quand on parle de la gêne qu’apporte la masturbation aux études et au travail, on prend l’effet pour la cause. Le trouble est apporté par les fantasmes, l’état de tension intérieur.

La masturbation détend, mieux que le coït, car toujours possible, même sans partenaire, sans attente frustrante, elle permet de nettoyer l’imaginaire de ces images oniriques pertur­batrices, de vider le corps de son agitation motrice. De nouveau, l’intelligence est lucide, apte au travail. Ou bien, le soir, l’esprit apaisé peut entrer doucement dans le monde crépusculaire qui est celui du sommeil. La masturbation est un rituel d’endormissement.

C’est un besoin physique qui provoque la masturbation comme la faim appelle la nourriture.

Doit-on parler alors de la fatigue ?

Cette crainte est encore vivace chez nombre d’éducateurs et de médecins. C’est peut-être prendre la cause pour l’effet : si un grand nombre d’adolescents fatigués se masturbent, on ne sait si ce n’est pas cette fatigue elle-même qui les conduit à la masturbation, comme à un dérivatif.



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L’homme se glorifie, lui, de ses performances nocturnes. Or, le coït exige une dépense nerveuse, musculaire, émotionnelle plus importante que la masturbation ; pourquoi, alors, cette crainte de la fatigue à son sujet ?

La masturbation ne connaît d’autres limites que celles du masturbateur et elles reculent avec l’entraînement, tandis que dans le coït intersexuel, il faut compter avec le désir et les possibilités du partenaire. D’un côté, la liberté des fantasmes, de l’autre le frein de la réalité.

La récupération après l’orgasme est d’une bonne demi-heure chez l’homme et de dix minutes environ chez la femme. Après la deuxième ou troisième éjaculation, le temps de récupération s’allonge considérablement, de l’ordre de plusieurs heures et rapidement chacun arrive à saturation, même sur le plan ima­ginatif. Ainsi, le non-abus se trouve fixé par la nature.

Le conseil de modération n’est qu’une concession recouvrant une interdiction. La masturbation fatigue sans doute comme toute activité, si elle est beaucoup pratiquée. Il en est ainsi de la lecture, de la marche à pied, du bricolage ou du week-end à la campagne. Tout ce qui engage le côté humain dans sa globalité musculaire, imaginative, nerveuse, émotionnelle agit ainsi. Le musicien de métier sort exténué d’un concert et s’exerce pourtant toute la journée.

Ainsi, la masturbation permet-elle à l’adolescent et à l’adulte de se détendre. Elle est salutaire et fait partie de l’hygiène mentale.


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Une fonction ludique


Cette fonction de détente de la masturbation, avec décharge de l’anxiété, recherche du plaisir, attente d’une conduite plus satisfaisante encore, permet d’aborder sa fonction ludique ou de loisir.

On peut, en ce sens, la comparer à d’autres recherches de plaisir plus ou moins solitaires, comme l’alcool ou la drogue, dont l’abus est suspendu à un désir croissant. Mais tous ces divertissements sont onéreux. Seule, la masturbation ne coûte rien. Chacun, quel que soit son rang social, sa respectabilité, est à égalité devant elle. Est-ce cela qui inquiète le moraliste et qu’il condamne sous le nom de facilité ?

La masturbation permet, à l’être qui a le sentiment d’être opprimé, l’évasion dans un monde irréel, comme un cinéma intérieur ouvert à discrétion. On songe à la télévision, Si chacun avait la liberté de son programme. C’est une évasion en soi-même, un refuge où l’on est libre. On retrouve ici une fonction équilibrante et libératrice de toute vie fantasmatique, de la masturbation comme du rêve. L’afflux des images érotiques conduit à la masturbation, mais il est aussi recherché consciem­ment pour lui-même. L’aspect onirique et la détente se complètent dans la masturbation.

On sait aujourd’hui que le besoin de rêve est aussi essentiel à la survie de l’homme que celui de sommeil. Ils permettent à l’être humain de recréer une vérité que la fatigue de la vie moderne compromet, que le travail aliénant perturbe.



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La cité moderne apporte en effet une tension et une exci­tation. Elle sécrète pour l’être adolescent ou adulte un ennui mal supportable, une lassitude, une fatigue, le sentiment de la médiocrité de ce qui l’entoure, une impression de vide devant toutes les formes de vie policée et organisée, d’insatisfaction dans les relations sociales privées de plaisir et réduites à l’ano­nymat. La cité affiche par ailleurs des modèles idéalisés de jouissance, par les images publicitaires et le cinéma, un peu comme un rêve. Elle recherche un plaisir dont elle a perdu plus l’usage que le goût. Ce sont ces mêmes images qu’on retrouve dans les rêveries masturbatoires de chacun, à la fois solitaire et baigné dans la cité. Va-t-on vers une civilisation de plus en plus masturbatoire, malgré une libéralisation sexuelle toute théorique ?

La masturbation, remarquons-le, reçoit le même accueil que la drogue, de la part d’une société répressive qui n’admet pas qu’on la récuse dans les formes de bonheur qu’elle propose, qu’on y soit mal à l’aise et qu’on veuille la fuir.

Ainsi, la masturbation apparaît comme une réaction bien simple, une conduite bien peu dangereuse en comparaison d’au­tres, un acte bien normal dans une société qui n’est ni simple, ni normale. Dans une époque où la violence s’affirme quotidien­nement, la masturbation, elle, ne fait de mal à personne. Elle peut même être considérée comme un acte d’amour universel, dans lequel le partenaire est idéalisé, une déesse ou un prince charmant. Très fréquente, elle est le lot d’êtres paisibles, calmes, courtois, timides, d’une vie intérieure riche, de person­nalité mal assurée. Mais ce ne sont que des qualités théoriques. On se sert d’eux, mais comme ils ne font pas peur et n’attirent pas, ils se doivent d’assumer leur solitude.

On peut certes tenter de retirer le droit, mais non la possi­bilité de rêver. La masturbation révèle à l’homme sa liberté fondamentale qu’aucun interdit, qu’aucune éducation ne peut lui disputer.


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CONCLUSION




Que dire de plus à propos de cet acte Si normal que l’on peut s’étonner qu’il ait fait couler tant d’encre et suscité tant d’opprobre?

Est-il nécessaire de dire et de redire que la masturbation n a aucune conséquence néfaste, ni sur le plan physique, ni pour la santé mentale, et ceci, quels que Soient sa fréquence et l’âge auquel on la pratique?

Cette vérité  si simple n’est pourtant pas encore la nôtre. Trop souvent, des parents inquiets, des adolescents anxieux, viennent consulter qui le médecin, qui le psychologue, à la recherche d’une réponse qui viendrait calmer une angoisse toujours injustifiée. Déjà, les travaux de Kinsey, il y a vingt ans, auraient dû convaincre l’opinion – dont les professionnels des relations humaines, tous les psy... quelque chose – de la parfaite innocence et du caractère bienfaisant des pratiques mastur­batoires.


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Comparer le coït et la masturbation conduit souvent à dévaloriser cette dernière, en faveur d’un idéal amoureux de relation de fusion avec le partenaire. L’excitation réciproque que l’homme et la femme se procurent au cours du transport amoureux est un échange, porteur d’une communication à deux.

Il faut y croire pour avoir quelque chance d’y parvenir. Dans la masturbation, les organes sensoriels se taisent et il revient au fantasme conscient et à l’excitation génitale de produire la somme totale de l’excitation.

A-t-on songé au pouvoir de notre imaginaire de créer en nous une émotion authentique ? La pratique de la masturbation exacerbe et fortifie en tout homme cette puissance qui fait de nous des créateurs. Elle va de pair avec un approfondissement de l’intériorité et favorise, par-là, les possibilités du jeu amoureux. Il n’est pas étonnant de la trouver importante chez les jeunes gens cultivés ayant une richesse personnelle et créatrice.

Mieux, on peut dire que ce pouvoir de l’imagination est secon­dairement favorable au coït en le préparant. Les fantasmes ont leur part importante dans les rapports hétérosexuels. Certains réalistes prétendent même qu’ils les rendent suppor­tables ! L’imaginaire apporte un aspect d’idéalisation, de fête, d’érotisme.

La possibilité de fantasmes autour de la vie sexuelle, que cultive la masturbation, est source d’enrichissement pour le sentiment amoureux. Les représentations intérieures que se donnent les amants différent souvent de la réalité et favorisent l’orgasme. Ils rêvent à deux au lieu de rêver seuls, et c’est l’uni­que différence avec la masturbation.

Dans la masturbation, la sensation de sa propre caresse, le spectacle de son propre corps sont une source de maturation dans la découverte et l’exploitation de ses propres possibilités de plaisir.


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En outre, les autres, tous les autres sont présents dans l’univers masturbatoire. C’est ce qui fait dire à certains que la masturbation, particulièrement chez l’adolescent, est un appel à l’autre. Là, une existence humaine prend contact, sur le plan de l’imaginaire, avec une autre existence.

Mais si l’autre est là, en négatif, il est aussi absent. Personne ne peut se leurrer. La masturbation laisse lucide et souligne la solitude, les limites de chacun. Les créatures de rêve restent irréelles.

Il se peut bien, comme on le dit si souvent, que l’homme ait fondamentalement besoin d’un autre et que son besoin d’amour soit le signe de cette incomplétude. Mais l’autre est souvent décevant, la communication vraie apparaît, à plus d’un, comme un leurre. L’érotisme exprime bien ce désir d’introduire l’imagi­naire et le fantasme dans un rapport qui ne serait que rela­tionnel. Nous finirons toujours par être seuls, livrés à notre insatisfaction, et l’idéal de fusion avec l’autre est une illusion. La masturbation est alors un essai de fermer cette déchirure en l’emplissant de fantasmes de plaisir. Elle n’échoue ni ne réussit mieux que le coït, mais refuse toute tromperie. Dans la lucidité, on peut seulement oublier un instant sa solitude, avec l’apaise­ment qu’apporte le plaisir.

Le masturbateur est assurément seul devant cette dépossession de soi réalisée dans le plaisir orgasmique. Dans le coït, homo ou hétérosexuel, un autre est là, avec sa tendresse. Il n’y a personne pour bercer le masturbateur.

Bien sûr, la masturbation heureuse exigerait une sécurité en soi-même telle qu’elle permette d’assumer sa solitude. Savoir la savourer n’est pas donné à chacun, et peut-être faut-il aussi s’éduquer à vivre le plaisir seul comme à déguster seul un bon repas.

Il n’est pas étonnant que l’adolescence, cette crise méta­physique de l’existence, soit un des âges de la masturbation. Par elle, il comble ses aspirations les plus folles, les plus irréalisables, avec des compagnons de rêve qui ne le trahissent jamais.



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Ainsi donc, peut-être est-ce un paradoxe, peut-on renvoyer le coït et la masturbation dos à dos. Le coït est cet effort, que d’aucuns jugent chimérique, de briser une solitude avec un être réel qui résiste. La masturbation part d’une solitude qui se peuple de créatures de rêve comblant nos désirs.

Parvenir à assumer cette solitude débouche sur une mastur­bation libérée et heureuse. Elle devient le chuchotement rassurant et tendre qu’on se dit à soi-même pour se permettre de vivre. Comme la présence d’un confident, qui aide à se retrouver, à se recréer, refuge solitaire, richesse du rêve, liberté inaliénable de l’homme. Mais il n’est de masturbation heureuse que si elle est aimée, et non subie. Y sommes-nous prêts ?



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