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La castration             


La castration désigne l’opération par laquelle on enlève les testicules des mammifères mâles que l’on veut rendre stériles. Chez l’Homme, plusieurs atteintes testiculaires peuvent l'indiquer comme intervention chirurgicale curative. Mais l’Histoire rapporte d'une part que la castration a parfois été un châtiment légal  et, d'autre part, que de nombreux individus ou groupes ont choisi la castration volontaire en dehors de toute raison médicale : cette amputation est alors le support d’imaginations qui rendent le concept de castration beaucoup plus riche que sa simple définition de dictionnaire, notamment dans ses rapports avec l’impuissance et le désir.

Le sens commun fait de l’eunuque, de l’homme castré, un être impuissant et sans désir sexuel. Or, objectivement, quand la médecine contemporaine recense les cas de trouble de l’érection, elle ne retient « comme responsable d’impuissance organique que trois grands groupes de facteurs : les lésions des corps érectiles, les perturbations de la commande nerveuse et les altérations du système vasculaire, ainsi que certaines affectations endocriniennes » et la castration chirurgicale n’est pas évoquée comme pouvant perturber la commande nerveuse. Mais il est vrai que l’état d’esprit joue un grand rôle : les chirurgiens notent que deux sur trois des hommes ayant subi une castration bilatérale sans avoir été renseignés sur le détail de l’opération souffrent par la suite d’impuissance (et un sur trois, pas du tout) ; et que cette proportion s’inverse si le patient a bien compris en quoi exactement consistait l’opération. La perte de la virilité est bien un fantasme qui fait que la castration était pénalement assimilée à un homicide volontaire (Grande Encyclopédie, castration, 776), ce qui n’est pas envisagé pour les autres amputations.

Le désir, lui, a depuis toujours été repéré comme persistant. La Bible avait déjà noté sa persistance chez les amputés : « Tel l’eunuque qui voudrait déflorer une jeune fille...  / Il est comme un eunuque qui étreint une vierge et soupire. » (Ecclésiastique, xx, 4, et xxx, 20)

Quant à l’exemple d’Origène, ce prêtre du  IIIè siècle qui se châtre afin de ne pas être accusé de séduire les femmes dont il s’occupait, il est peu concluant puisque lui-même finit par reconnaître « son erreur, en décrivant les incommodités et l’inutilité d’un remède qui porte le désordre dans le corps sans procurer à l’âme ni le repos ni la tranquillité ». Saint Jean Chrysostome (IVè s.) déclare même que par ce moyen « la concupiscence, loin de s’apaiser, devient plus exigeante », et saint Épiphane (IVè s.), que « c’est s’exposer à des passions plus violentes encore et non moins désordonnées » provoquées par la convoitise charnelle.

Et ce n’est pas seulement le désir qui est concerné mais bien la possibilité d’accomplir l’union physique. Il faut en effet distinguer la castration opérée sur un enfant et celle qui affecte un adulte. La médecine nous dit qu’avant la puberté la disparition des testicules, sources d’hormones mâles, rend impossible l’évolution sexuelle vers la maturité : l’apparence physique, la voix (la fameuse voix des castrats italiens), la vie génitale restent enfantines. Mais après la puberté l’organisme est formé, les érections sont possibles et même l’éjaculation d’un liquide, normalement complémentaire du liquide testiculaire formé des spermatozoïdes, et provenant de la prostate et des glandes annexes. Même si le mécanisme de cette possibilité d’activité sexuelle est controversé, les uns attribuant un rôle de substitution dans la production d’hormones mâles aux surrénales, les autres le leur refusant, en estimant qu’une fois rendu mature et fonctionnel par l’action hormonale des testicules avant leur perte le système nerveux acquiert une autonomie largement suffisante, de toute façon, donc, le fait est là, évident. La Grande Encyclopédie précise : « ... Les eunuques (auxquels) on enlevait les testicules, mais la verge restante pouvait encore entrer en érection, ce qui les faisait rechercher, eu égard aux conséquences peu compromettantes de ces relations ».

La possibilité indéniable de rapports sexuels permet à Juvénal, auteur satirique romain de l’Antiquité, d’ironiser : « Il en est que ravissent les eunuques sans vigueur, et leurs baisers qui ne piquent pas : avec eux, point de barbe à redouter, point d’avortement à préparer. Et la volupté n’y perd rien, car elles ne les livrent au médecin qu’en pleine effervescence de jeunesse, quand leurs organes bien ombragés sont au point voulu de maturité. Quant aux enfants des trafiquants d’esclaves, c’est d’une impuissance authentique et lamentable qu’ils souffrent... » (Satires, VI). Les femmes romaines qui prenaient des eunuques pour amants étaient aussi la cible d’un autre ironiste, Martial : « Pourquoi ta chère Caelia n’a-t-elle pour la servir que des eunuques ?... C’est que Caelia veut être besognée, mais elle ne veut pas d’enfant » (Épigrammes, VI, 67).

Étudiant la pratique de l’ablation rituelle des testicules dans l’Antiquité, Aline Rousselle conclut ainsi logiquement que « les anciens... devaient connaître la distinction entre la fécondation liée au canal déférent et aux testicules, et l’activité sexuelle avec éjaculation, qui en est indépendante… C’est donc bien sciemment et scientifiquement que des hommes renoncent à leur fécondité au IIIè siècle de l’ère chrétienne par l’ablation rituelle des testicules. Ce n’est pas au désir ni à l’activité sexuelle... Le sacrifice de la puissance fécondante de l’homme doit être volontaire. Il faut pour cela la maturité sexuelle et la conviction mentale : les véritables Galles se sont donc tranché les testicules en pleine conscience adulte, et ils conservent leur puissance sexuelle ». Conscient de cette réalité, un Basile d’Ancyre, au IVè siècle, conseille aux vierges d’éviter la fréquentation des eunuques : « De ceux en effet qui, après avoir atteint la virilité et l’âge où le membre génital est apte à la copulation, on dit qu’ils brûlent d’un désir plus aigu et sans retenue pour l’union sexuelle, et que non seulement ils ont cette ardeur, mais qu’encore ils souillent sans risque à ce qu’ils pensent, les femmes qu’ils rencontrent ». Le pseudo-Basile, lui, « reprochait à ces mutilés... encore et surtout, de laisser subsister les passions sensuelles et la concupiscence qui en est la source, d’être d’autant plus incontinents d’esprit et de volonté qu’ils y étaient moins aptes physiologiquement et d’autant plus esclaves de la volupté qu’ils s’y livraient plus impunément et plus ignominieusement ». En 1702, Pierre Bayle, auteur d’un dictionnaire, remarque : « le P. Théophile Raynaud... avait lu quantité d’exemples de commerce impur entre des femmes et des hommes mutilés ».

C’est d’ailleurs parce qu’ils se sont rendus compte que les eunuques mis à la garde de leurs gynécées étaient peu sûrs que les orientaux en sont arrivés à faire pratiquer une amputation totale, verge comprise. Mais cela ne semble pas remonter au-delà du xve siècle d’après le docteur A. Zambaco : « I1 paraît que c’est Amurat III, vainqueur des Perses, qui, ayant su que les spadones complets ou incomplets (c’est-à-dire les eunuques à qui l’on a laissé la totalité ou une partie de la verge) n’avaient pas perdu toute virilité, aurait été le premier sultan à n’employer que des eunuques complets, pour sa parfaite sécurité. Aussi faisait-il raser tout l’appareil génital externe. »

Cependant, amputer de la verge est une opération délicate. D’abord parce que si les vaisseaux des testicules sont fins et que l’hémorragie provenant d’eux peut facilement être arrêtée, il n’en est pas de même des artères de la verge, qui saignent en jet. Ainsi le docteur Ionel Rapaport pourra-t-il opposer deux récits, l’un où l’amputation de la verge entraîne la mort : « Attis s’étant saisi d’un fragment de vase se retira sous un pin et se priva des marques de son sexe... Sa vie s’écoula avec les flots de son sang ». L’autre où, sans plus de précautions, un Galle se châtre : « le jeune homme qui a décidé d’être Galle jette bas ses vêtements, s’avance au milieu de l’assemblée en poussant de grands cris et saisit un couteau... Avec ce coutelas il se châtre brusquement et court par la ville, tenant dans ses mains ce qu’il s’est retranché ». Le récit d’une castration dans la secte russe des Skoptzy au XIXè siècle confirme la relative facilité de l’opération : « Deux adeptes soutiennent le néophyte sous les aisselles, tandis que l’opérateur met un genou par terre devant lui. Il lui fait fléchir et écarter les jambes. Rapidement, une ligature, faite d’une simple cordelette, est jetée sur les racines des bourses et serrée avec force... Une section au rasoir... Généralement le mutilé s’évanouit et l’hémostase se fait d’elle-même, même si la ligature a été imparfaite... S’il y a lieu, la surface cruentée est cautérisée au moyen de perchlorure de fer et d’alun. Un bandage en T maintient le pansement. Parmi les médicaments employés pour arrêter le sang, les principaux sont la glace et le goudron. Les pansements avec onguent, dont on ne connaît pas la composition durent de quatre à six semaines ».

L’autre difficulté pour l’amputation de la verge est que celle-ci sert aussi à la miction. Le récit que donne le docteur Zambaco de la mutilation des enfants destinés à être eunuques dans les harems orientaux est éloquent : « Après avoir attaché leurs victimes sur une table horizontalement, par les bras, les jambes et le tronc, au moyen de sangles, ils serraient en bloc dans un noeud la verge et le scrotum et retranchaient le tout ras par un instrument bien effilé ! Pour empêcher la rétractation des cordons spermatiques dans le ventre et l’hémorragie intra-abdominale presque toujours mortelle, les bons moines (ce sont des moines Coptes d’Égypte qui fabriquent les eunuques orientaux au XIXè siècle) appliquaient une ligature en masse sur le cordon. Après cela on versait sur la plaie de la poix bouillante ou bien on pratiquait une cautérisation au fer rougi au feu !... Après cette sauvage mutilation, les petits malheureux étaient enterrés dans le sable jusqu’à la ceinture. Auparavant on introduisait dans ce qui restait de l’urètre une tige pour en empêcher l’oblitération, et l’on laissait ainsi les moribonds dans cette posture pendant plusieurs jours. Après cela, les survivants étaient déterrés et pansés à l’étoupe trempée dans l’huile aromatique. La cicatrisation n’était obtenue qu’après deux ou trois mois. À chaque miction les douleurs étaient épouvantables ! Tous ces navrants détails m’ont été racontés par des eunuques qui sanglotaient en se remémorant ces souffrances bien qu’éprouvées cinquante ou quarante ans auparavant ! (...) La mortalité des eunuques complets est immense... neuf sur dix succombent. (...) À la suite de l’excision pratiquée au ras de la peau, la plupart des eunuques se servent pour uriner d’un tube en argent qu’ils s’introduisent comme une sonde, dans le but de pouvoir s’exonérer debout et sans mouiller leurs effets. Plusieurs d’entre eux souffrent d’une cystite chronique ou bien d’une irritation passagère à fréquentes répétitions ». Même si les Chinois semblent disposer d’une technique moins onéreuse, il n’y a donc rien de commun en réalité et en gravité entre l’ablation des testicules ou castration et l’amputation de la verge ou émasculation : « On couche le patient sur un lit où des bandes contiennent le ventre et les cuisses. Deux assistants assujettissent les jambes. L’opérateur... coupe d’un coup sec et très ras à la fois les bourses et la verge ; il place une cheville de bois dans l’urètre, lave la plaie à l’eau poivrée, y applique des feuilles de papier trempées dans l’eau froide et un bandage par-dessus. Pendant trois jours, on n’y touche point et le patient ne boit ni n’urine. Si, après l’enlèvement du bandage, l’opéré ne peut uriner, il meurt dans d’atroces souffrances. En général la cicatrisation ne se fait que dans trois mois. Néanmoins la mortalité ne dépasserait pas 4 pour 100. La mort est consécutive à l’hémorragie ou à l’infection ».

Les Skoptzy qui veulent être parfaits ne se contentent pas d’une simple castration, mais quelques années après ils la complètent : « L’organe est alors placé sur un billot. On place un couteau dessus et l’on frappe avec le poing. Un clou de plomb ou d’étain est placé dans l’urètre pour assurer ultérieurement la perméabilité du canal, mais il y a des Skoptzy qui ne prennent pas cette précaution... Il est à remarquer que... les accidents mortels sont très rares... Peut-être que ces cas sont dissimulés... »

De plus, l’amputation complète des testicules et de la verge n’empêche pas l’éjaculation et la jouissance : une émission de télévision a soulevé le problème de la sexualité des eunuques en montrant ceux de l’Inde (50 à 100.000) à qui l’on rase tout l’appareil génital externe, et qui vivent du racket et de la prostitution. Un homme de vingt ans, amputé de force à quatorze ans, y raconte comment il désire toujours les femmes : «  Quand je vois une fille dans la rue, je rêve d’elle. Son image ne me quitte pas, et j’ai l’impression d’éjaculer. Alors je me lève, me lave, me change... ». De même il n’est pas rare que des transsexuels aient des orgasmes après leur amputation.

La célèbre histoire du professeur parisien de théologie, Abélard, devenu l’amant puis l’époux de son élève Héloïse, confirme au xiie siècle l’ensemble de ces données. Châtré par sa belle-famille qui s’imaginait qu’il négligeait sa femme, il se voit accusé de continuer à être dirigé par ses passions : « Je me mis donc à rendre aux religieuses de plus fréquentes visites, afin de leur procurer ainsi quelque secours. Il s’éleva, bien entendu, à ce sujet, des murmures malveillants, et ce qu’une charité sincère me poussait à faire, l’habituelle méchanceté de mes ennemis l’interpréta ignominieusement. J’étais encore dominé, disaient-ils, par la concupiscence de la chair, puisque je ne pouvais pas supporter peu ni prou l’absence de mon ancienne maîtresse. »

Aujourd’hui le Dictionnaire de Théologie Catholique peut écrire : « L’homme qui est devenu eunuque après avoir validement contracté mariage peut licitement, au dire de plusieurs auteurs, demander et rendre le devoir conjugal... »

Pourtant les idées restent confuses. De nos jours le culte phallique des psychanalystes confond toujours tout, même quand il s’appuie sur le Porporino de Dominique Fernandez où plusieurs castrats ont une vie sexuelle (Eugénie Lemoine-Luccioni, Partage des femmes, Points-Seuil, 1976, p. 164). L’étonnement d’Aline Rousselle est donc justifié : «  Aussi bien dans l’Antiquité que de nos jours, c’est une sorte de refus de la réalité qui fait omettre ou oublier les facultés sexuelles des hommes privés de testicules », (op. cit., p. 159, note 54, et p. 162, note 59). Et l’aveuglement persiste, puisque des juges américains ont donné le choix entre la prison et la castration à des condamnés pour viol (Le Monde, 8 décembre 1983) alors que, par exemple, le Dictionnaire de Théologie Catholique notait déjà : «  Pratiquée sur des criminels nécessairement adultes, la castration ne ferait qu’exciter leur désir coupable et les précipiter vers de nouveaux attentats » (art. Mutilation, 2577).


Le concept de castration apparaît donc bien comme travaillé par de multiples fantasmes qui aboutissent à le détacher de la réalité physiologique.


Yves Ferroul

(Pour une étude plus détaillée du cas du philosophe Abélard, voir : Histoire/Époques/ Moyen Âge/Abélard)