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Les variantes comportementales










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Bienheureuse castration

Abélard, le couple et la castration au XIIè s.


Ou est la tres sage Hellois,

Pour qui chastré fut et puis moyne,

Pierre Esbaillart a Saint Denis ?

Pour son amour ot ceste essoyne.

François VILLON

« Ballade des dames du temps jadis »



Il est le plus célèbre professeur de son époque. Elle est la plus cultivée des jeunes filles du royaume. Il se sent jeune, beau, irrésistible : il veut la conquérir, et elle devient follement amoureuse. Ils oublient tout pour leur passion, ont un fils, finissent par se marier... Mais elle a une famille rancunière, qui désire venger le déshonneur d'une femme du clan. On le châtre. Les époux en sont bouleversés et se retirent chacun dans un monastère. Des années plus tard elle lui écrit. Elle lui rappelle qu'elle l'a aimé à la face du monde d'un amour sans limite, et l'a toujours placé dans son coeur bien plus haut que son Dieu lui-même.

Telle est l'histoire d'amour d'Héloïse et d'Abélard. Elle résonne toujours comme un écho de ce monde où l’Amour prend sa naissance. Elle est une émouvante source de réflexion sur le sens à donner à sa vie et sur la quête de la perfection dans tous les domaines : intellectuel, affectif, sensuel et moral.

Mais pour quelles raisons s’intéresser à un couple du xiie siècle et aux amours d’une jeune fille née il y a neuf cents ans ?

C’est que leur histoire est fascinante : cette femme a su trouver pour parler de sa passion des accents qui nous touchent encore par leur sincérité et leur force, celles d’une amante qui met son amour au dessus de tout, de son Dieu, de son salut. De plus, cette passion fut en butte aux durs aléas de la vie qui sépara très vite les deux époux, donnant une coloration pathétique aux moments brefs vécus ensemble.

Mais pour moi cela n’aurait peut-être pas suffi. Il a fallu la rencontre d’une femme d’aujourd’hui qui parle de son mari comme Héloïse parlait d’Abélard.

C’était dans un service d’hôpital où l’on recevait les personnes qui avaient fait une tentative de suicide, et avaient été secourues à temps. Une femme, mère de trois enfants de deux à douze ans environ, se remet des cachets absorbés et du lavage d’estomac qu’on lui a imposé. Elle va m’expliquer qu’elle était très heureuse jusqu’à l’année précédente, jusqu’à ce que son mari soit opéré d’infection testiculaire par l’ablation d’un premier testicule, puis, quelques mois plus tard, par l’ablation du deuxième. Depuis, il ne voulait plus avoir de rapports, et elle ne supportait pas de devoir renoncer si jeune à sa vie sexuelle. Malgré tous ses efforts pour convaincre son mari de reprendre les échanges amoureux, elle se heurtait à un mur : je n’ai plus de testicules, je ne suis plus viril, je ne peux plus avoir de rapports, laisse-moi tranquille. Mais, me disait-elle, ce n’est pas avec les testicules qu’on fait l’amour, c’est dans sa tête que cela se passe : il a été opéré dans cet hôpital, vérifiez ce qu’on lui a fait pour savoir s’il a raison de dire qu’il ne peut plus. J’ai relu le compte-rendu de l’opération : elle avait raison, l’intervention était exclusivement externe et ne pouvait avoir lésé des nerfs commandant l’érection ou tout autre élément intervenant dans ce processus. Il ne restait plus qu’à en convaincre son mari…

Mais dans mes cours sur Abélard, j’avais accepté sans tiquer les affirmations de tous les critiques depuis le Moyen Âge : Abélard a été châtré, donc il ne peut plus être l’époux d’Héloïse et son choix de la vie monastique est on ne peut plus logique. Cette relation est reprise comme naturelle, évidente, allant de soi, par les chroniqueurs comme par les théologiens, puis par les historiens, les encyclopédistes ou les écrivains. Ainsi 0thon de Freising, un contemporain, qui donne un récit des aventures du philosophe dans ses Gesta Friderici imperatoris, note simplement : « Maltraité dans une circonstance bien connue, Abélard prit l'habit de moine dans le monastère de Saint-Denis. » De même Villon, qui réunit dans un seul vers les deux actions, et sa formulation (« et puis ») ne permet pas d'imaginer une autre solution (cf. la citation en exergue). Dans le Roman de la Rose, Jean de Meun avait déjà écrit : « Et fu puis ceste mescheance / Moines de saint Denis en France ».

La même assurance traverse les siècles et amène Gabriel Peignot à constater, dans son Dictionnaire Bibliographique de 1813 : « (Ils) le mutilèrent inhumainement. Cet époux infortuné alla cacher sa honte et son chagrin dans l'abbaye de saint Denis où il se fit religieux. » Au début du xxe siècle rien n'a changé. La Grande Encyclopédie est aussi affirmative : « Après l'avoir lié de cordes, il (Fulbert) lui fit, aidé de ses complices, subir l'effroyable supplice de la castration. Abailard était désormais mort pour le monde. Sur ses instances, Héloïse se décida à prononcer ses voeux définitifs (...) et il ne tarda pas à l'imiter. »

L’historienne Charlotte Charrier, dans sa thèse sur Héloïse, est tout aussi claire : « ... en admettant que l'on approuve le parti d'Abélard d'embrasser la vie monastique – et ce parti n'était-il pas le seul acceptable, ne s'imposait-il pas même ? »

Malgré son opposition au portrait d'Abélard donné par cette historienne, Étienne Gilson, sur ce point, partage son opinion, l'opinion commune : « La raison de son entrée en religion est assez claire, et rien ne permet de supposer qu'il se fût jamais fait moine sans le malheur qui l'avait couvert de honte au yeux de tous ».

Il précise même que chez Abélard il y a eu « acceptation immédiate totale de l'expiation de la volonté divine, désir d'expier sa faute ». Il établit donc le même lien de nécessité entre la castration et la vie monastique.


Et aujourd'hui les interprétations de cet épisode n'ont pas varié. Pour Régine Pernoud : « C'est donc lui (Abélard) qui a imaginé et imposé cette solution. Peut-être a-t-il trouvé qu'elle s'imposait d'elle-même : Héloïse était sa femme devant Dieu et devant les hommes, mais lui-même ne pouvait plus être son époux selon 1a chair. Le lien qui subsistait ne pouvait être dissous sinon par leur commune entrée au monastère ».

Quand Michèle Sarde a récemment voulu poser un Regard sur les Françaises elle a distingué parmi elles Héloïse et en a fait le centre de sa réflexion ; pourtant elle aussi accepte l'attitude d'Abélard : « L'Amour ne transgresse pas impunément l'interdit du mariage, ou alors il est voué à l'impuissance. Un substitut reste possible : le Verbe. Immobilisé en plein élan par la castration, Abélard se fige. Il se détourne d'Héloïse et fixe ses yeux sur le ciel ».


Un tel accord sur la conduite d'Abélard ne va pas sans arguments de la part de tous ces auteurs, qui reprennent et amplifient les raisons que donne le philosophe lui-même. Mais cette apparence traditionnelle cache un déséquilibre important : on justifie à qui mieux l'entrée au monastère, on oublie totalement la rupture du couple. Pourtant la question n'est-elle pas au préalable de savoir si le couple ne devait pas être sauvegardé ? On raisonne comme si Abélard n'avait pas le choix, alors qu'a priori il y a alternative, et l'autre terme n'est pas entaché d'une telle futilité qu'on puisse le négliger sans le moindre examen : Abélard est marié quand il lui arrive un accident sérieux. Est-ce normal de ne plus vivre en couple dès qu’il y a un problème physique ? La maladie, l’accident donnent-ils le droit de se séparer alors que l’on s’est donné l’un à l’autre « pour le meilleur et pour le pire » ? Pourquoi personne n’envisage qu'Abélard puisse partager son destin avec celle qu'il a prise comme compagne devant Dieu ? Une étude des motivations qui poussent Abélard à rompre avec sa femme est donc nécessaire.



LES FONDEMENTS DE LA VIE CONJUGALE.


                                                                                          L'opinion générale est donc bien exprimée par la formule de Régine Pernoud que nous avons citée : Abélard, ne pouvant plus être l'époux d'Héloïse selon la chair, n'a comme refuge que le monastère.

Ceci peut se comprendre d'abord comme l'affirmation qu'Abélard a la faculté de rompre son mariage simplement parce qu'il est châtré. En droit ecclésiastique, la castration entre dans le cadre des impuissances puisque celles-ci sont définies par l'impossibilité de déposer la semence dans son réceptacle : « une quelconque infirmité qui empêche la pénétration et le dépôt de la semence dans le lieu de destination ». Et il est vrai qu'au xiie siècle l'impuissance ainsi définie est une cause de nullité si elle se révèle après le mariage, un empêchement dirimant « selon le droit naturel » si elle est déjà connue avant la cérémonie. Mais nous ne sommes pas pour autant renvoyés au cas d'Abélard, et ceci pour deux raisons fondamentales : son mariage a été consommé, et la nullité juridique n'oblige pas les conjoints, elle n’est qu’une possibilité.

La réflexion sur l'impuissance est en effet née d'une conviction : l'un des buts du mariage étant la procréation, celle-ci doit être possible pour qu'il y ait mariage, le mariage doit être consommé. Mais aussi, par là-même, un mariage consommé devient indissoluble : « l'indissolubilité n'a été attachée au mariage par le droit divin qu'après l'union charnelle réalisée ». À plus forte raison le couple formé par le philosophe et son élève, puisqu'il a été fécond, est-il indissoluble : aucun accident survenu après sa constitution ne peut le remettre en question.

Si on voulait seulement dire qu'Abélard et Héloïse n'ont pas dissous leur mariage mais profité de la possibilité juridique de rester mariés tout en prononçant des voeux, il fallait donner une formulation moins ambiguë, car le mariage a fait d'eux « une seule chair », et définitivement : Abélard ne peut être autre chose que l'époux d'Héloïse selon la chair. Il fallait surtout expliquer pourquoi le couple se sépare : légalement, une « incapacité à l’union », même antérieure et perpétuelle, ne peut contraindre les conjoints à la séparation : ils sont libres d'utiliser ou non cette cause de nullité. Le problème reste donc entier de savoir pourquoi Abélard l'utilise, lui, alors que l'impuissance est postérieure au mariage, survenant après consommation et après naissance d'un enfant. En définitive, l'explication du comportement d'Abélard par le seul fait de la castration n'est pas très éclairante parce que celle-ci n'obligeait pas à un comportement déterminé.

On pourrait alors interpréter le raisonnement d'Abélard repris par l'opinion générale, comme une volonté de vivre un idéal de chasteté reconnu par l’Église. Il est bien clair que celle-ci place le célibat plus haut que le mariage et que très vite elle va proposer en exemple aux fidèles des couples qui se séparent pour garder la chasteté. La figure de saint Alexis vient tout de suite à l'esprit, lui qui, la nuit de ses noces, et avant de s'enfuir du domicile familial, explique à sa jeune femme que la vie du ciel est la seule vraie et que c'est Jésus qu'elle doit considérer comme son époux. Quant à saint Simon, mort vers 1080, il est considéré par son biographe de la fin du xie siècle comme meilleur que saint Alexis parce qu'il s'est préoccupé matériellement du salut de sa femme : il ne s'est en effet pas contenté de lui expliquer sa conduite, il l'a convertie et convaincue de garder la chasteté et de faire voeu de virginité. Et sans attendre l'aube il l'a envoyée dans un monastère, avant de prendre lui aussi l'habit.

Mais ces exemples sont encore loin du cas que nous étudions puisque le mariage n'y est pas consommé. C'est plutôt parmi les personnages qui ont une vie conjugale normale qu'il faut chercher des points de comparaison. Or les couples qui se séparent après une longue vie commune, les enfants ayant acquis leur autonomie et les problèmes de succession réglés, afin de consacrer leurs dernières années totalement à Dieu, sont une réalité du xiie siècle qu'Abélard connaît puisque ses parents ont agi ainsi. Beaucoup même n'attendent pas la vieillesse et l'on peut remarquer « la facilité des annulations de mariage, des divorces, des séparations de fait pour ceux qui voulaient mener la vie monastique » : moines et hommes d’Église font passer leur type de vie avant tout et légifèrent afin de faciliter leur recrutement.

S'enfermer dans un monastère, choisir une vie de reclus consacrée à la prière, n'était d'ailleurs pas la seule raison acceptée pour rompre le couple : on pouvait aussi vouloir embrasser une carrière ecclésiastique, et cela était fréquent. Et si les conciles interdisent de répudier sa femme dans ce but, c'est bien, comme le note Jean-Louis Flandrin, d'une part parce que « des hommes bien intentionnés le faisaient », d'autre part parce que l’Église désirait remplacer la répudiation pure et simple par l'accord de l'épouse et non pour mettre fin aux séparations ! « La volonté de devenir moine ou moniale, après avoir contracté mariage par consentement mutuel, semble avoir été, assez souvent, un motif de séparation, pourvu qu'il y eût de nouveau consentement mutuel » remarque Dom Jean Leclercq avec l'exemple d'Ansoud de Maule, chevalier du xiie siècle, qui demande à sa femme la permission de devenir moine.


La conclusion s'impose : la conduite d'Abélard et d'Héloïse est tout à fait normale pour leur époque, « leur séparation légitime par consentement mutuel était alors pratique fréquente », et le comportement de leurs contemporains à leur égard prouve à l'évidence qu'ils ne s'étaient pas de la sorte mis au ban de la société : « la faveur dont les entourèrent les grands qui les aidèrent à fonder le Paraclet, à le faire prospérer, à en assurer le recrutement, l'appui spirituel qu'accordèrent enfin à Héloïse un saint Bernard, un Pierre le Vénérable, un Innocent II : tout prouve qu'ils n'étaient pas des incompris, encore moins des exclus, dans leur société ».

Et cette conclusion de Dom Leclercq nous ne pouvons qu'y souscrire. Mais nous ne sommes toujours pas convaincus que la route était ainsi toute tracée pour Abélard.


En premier lieu il est peut-être un peu rapide de parler de « consentement mutuel » à propos de notre couple. Si juridiquement la formule est exacte, psychologiquement elle semble bien mal rendre compte du comportement d'Abélard d'après ses propres expressions : « Héloïse avait déjà, sur mon ordre, et avec une complète abnégation, pris le voile et prononcé les voeux », comme d'après celles d'Héloïse : « le jour où pour t'obéir je pris l'habit », « notre conversion monastique que tu as seul décidée », « seul un ordre de toi... m'a livrée dès la première jeunesse aux rigueurs de la vie monastique », « mon sacrifice ». On est loin d'Ansoud demandant à sa femme la permission de devenir moine...

En second lieu la volonté d'être chaste n'est pas synonyme d'entrée au monastère. Car une vie conjugale chaste est un des modèles que l'hagiographie propose aussi aux fidèles. En 1200 la vie de sainte Cunégonde affirme qu'elle « a consacré sa virginité au roi des cieux et l'a conservée jusqu'à la fin avec le consentement de son chaste époux », celui-ci sur son lit de mort pouvant affirmer à ses beaux-parents : « je vous la rends telle que vous me l'avez confiée, vous me l'avez donnée vierge je vous la rends vierge ». Un empereur aurait donc aimé sa femme, ou voulu être un exemple dans la mission qu'il s'était fixée de purifier le peuple de Dieu, en ne répudiant pas son épouse stérile, en refusant de rompre son couple. « Une véritable intimité se développe entre les époux, allant jusqu'à faire de l'impératrice la conseillère et collaboratrice de son mari dans les affaires politiques, ce qui, alors, n'était point fréquent ». Tout au long du récit, l'auteur insiste sur cette « affection » et cet « amour ». L'Histoire a retenu aussi ce comte de Hainaut car « mari d'une fille bien dévote, il respectait ses intentions de chasteté et ne se consolait pas ailleurs ; méprisant toutes les autres femmes, il se mit à l'aimer seule, d'un amour fervent ».


Et ceci est d'autant plus important que l’Église enseigne de considérer le mariage comme une voie vers la sainteté. On se laisse trop obnubiler par le courant antimatrimonial, réel et virulent, situé dans la ligne de saint Jérôme et de son Adversus Jovinianum, amplifié par Grégoire le Grand. Or le courant contraire existe, qui remonte à la Bible. Et Abélard ne l'ignore pas, lui qui aligne les citations correspondantes : « la femme diligente est une couronne pour son mari », « celui qui a trouvé une femme vertueuse a trouvé le bien véritable et reçu du Seigneur une source où puiser la joie », « on tient de ses parents sa maison, sa fortune, mais de Dieu seul une femme sage », « heureux le mari d'une femme de bien », « l'époux infidèle est sanctifié par l'épouse fidèle... » ; la femme, don de Dieu, peut mener son époux à la sainteté. Saint Jean Chrysostome affirmait déjà que la femme était donnée à l'homme pour aider à son salut :


Que l’on ne me dise pas : je ne peux être sauvé si je ne répudie pas mon épouse, si je ne me sépare pas de mes enfants, si je ne renonce pas à mes occupations. En effet, est-ce que le mariage est une charge ? ta femme t’est donnée comme une aide. Est-ce que le mariage est un mal dirigé contre toi ? ce qui est plutôt un mal, c’est la fornication… Donc le mariage n’est pas une charge entravante, mais il est une aide pour la continence.


Il donne les exemples de Moïse, Abraham et Job, modèles de soumission à Dieu, qui furent mariés et ne quittèrent pas leurs épouses. D'ailleurs Dieu n'a pas légiféré sur le célibat, laissant la liberté aux fidèles : « Il n’a obligé par aucune loi de garder la virginité, mais il a laissé le libre choix à ses auditeurs, disant : Que celui qui peut comprendre comprenne (Matth. 19.12). Car Dieu n’a pas ordonné le célibat par une quelconque loi ».

Héloïse en est convaincue : le mariage n'est pas un obstacle au salut ; il n'y a pas que les moines qui sont appelés par Jésus à la Béatitude : « car ces béatitudes qui sont énoncées par le Christ, elles ne l’ont pas été seulement pour les moines… D’ailleurs, comment les noces seraient-elles honorables si elles n’étaient pour nous qu’une entrave ? »

En quoi réside l'honneur que l'on attribue au mariage si on ne voit en lui qu'une entrave, demande Héloïse ? Son contemporain Hugues de Saint Victor estime que déjà l'union des corps le rend légitime et saint ; à plus forte raison l'union des âmes. Car, pour ce religieux, ce que vivent les époux est « le signe et le symbole du grand mystère qu'est l'union du Christ et de l’Église ».


Abélard avait donc la possibilité d'opérer son salut en continuant à vivre en couple. Pourtant il choisit le monastère. Il estime que c'est pour lui la meilleure solution, mais la raison qu'il donne est peu honorable : « Accablé par un tel malheur, je me réfugiai dans un cloître, poussé, je l'avoue, plus par la confusion dans laquelle m'avait jeté la honte que par un voeu dû à la volonté de changer de vie ». Roscelin ne laissera pas passer une telle occasion de critiquer son adversaire : la honte et la peur de mourir dans le péché l'ont amené au monastère ? Qu'il écoute ce que Grégoire et Augustin disent de telles « vocations » :


« Qui fait le bien par peur ne s'éloigne pas du mal parce qu'il commettrait le péché désiré s'il le pouvait impunément ». Écoute aussi saint Augustin : « C'est sottement qu'il se croit vainqueur du péché celui qui ne pèche pas par peur de la mort, car même si extérieurement on ne voit pas à l'œuvre ce désir de pécher, à l'intérieur, cependant, il reste l'ennemi. Comment paraîtra-t-il innocent devant Dieu celui qui accomplirait l'interdit si on ôtait ce qui cause sa crainte ? On peut accuser de partager la même disposition celui qui accomplirait volontiers ce qui n'est pas permis, mais n'agit pas ainsi parce qu'il ne le peut impunément… »


Ainsi, qu'Abélard ait choisi cette solution pour lui-même pose déjà un sérieux problème si l'on désire accepter sa vocation monastique. Mais la choisir pour Héloïse ? Il n'y était nullement contraint puisque le consentement mutuel pour rompre le mariage n'impliquait pas que les deux conjoints se fassent religieux. Dans l'exemple ci-dessus d'Ansoud de Maule seul le mari veut être moine, et sa femme reste laïque. C'est aussi, implicitement, la situation quand la rupture a pour but de favoriser la carrière ecclésiastique. Dans son étude Gabriel Le Bras se réfère aux Décrétales de Grégoire IX qui examinent les dislocations « sauf le cas d'une entrée en religion d'un des époux ».

Abélard aurait donc pu laisser sa femme dans le monde et ne pas lui ordonner de se cloîtrer. Gênée par cet abus de pouvoir, Charlotte Charrier se demande quand même si l'on peut le blâmer entièrement : Héloïse est jeune, belle, ardente. Il ne fallait pas la laisser exposée à toutes les tentations. D'ailleurs ses sentiments maternels, quoique réels, sont tels que « nous la soupçonnons pourtant d'avoir toujours été beaucoup plus amante que mère ». Et même, à ce moment-là, Héloïse ne devait plus aspirer « qu'à se livrer en victime expiatoire et à goûter l'âpre joie du sacrifice ». Un tel raisonnement est pour le moins curieux : comment peut-on affirmer à la fois qu'Héloïse aimait tellement Abélard qu'elle lui serait restée fidèle, et qu'il fallait l'enfermer pour la protéger de l'adultère ? Qu'elle était une mère tendre et exaltée, et qu'on ne pouvait la laisser s'occuper de son fils ? Qu'elle a été forcée à entrer au couvent, et qu'elle a aspiré à ce rôle de victime ? Et que dire du tableau d'un Abélard vieilli, lassé du trop grand amour de sa femme, aigri par la médiocrité imposée, infidèle, « mari déplorable et peut-être père de famille plus déplorable encore », pour prouver qu'Héloïse tout compte fait a été plus heureuse au couvent, sinon qu'il accorde bien peu de cas à tous les exemples d'amour conjugal, d'estime et de tendresse réciproques, d'affection, donnés par de vieux époux au xiie siècle et que Jean Leclercq par exemple a étudiés ? Plus convaincante est l'analyse de la motivation d'Abélard comme produite par un sentiment complexe, à la fois besoin de vengeance envers Fulbert, jalousie possessive et égoïsme forcené.


Mais de telles raisons suggèrent qu'un homme maître de lui, confiant dans l'amour de sa femme, pensant d'abord à elle, aurait choisi une autre solution, aurait accepté de vivre en couple. Le xiie siècle est persuadé que même sans relations sexuelles il y a entre époux un « lien amical et comme fraternel », que Hugues de Saint Victor analyse avec soin :


Si c'est une oeuvre sainte pour chacun de rendre l'autre partenaire de son propre corps, ne le sera-ce pas de le faire participant de son âme ? (...) Ils se lient volontairement par une promesse telle que dorénavant, en toute sincérité de dilection, en toute sollicitude mutuelle, en toute tendre affection, en toute compassion, soutien et fidèle dévouement, il y a constant partage de l'un à l'autre, si bien que l'un considère comme le concernant personnellement tout ce qui advient à l'autre en fait de bonheur ou de tribulation. Enfin, chacun veille aux besoins corporels de l'autre comme il ferait des siens propres ; et il se comporte de même façon, autant que faire se peut, par rapport à la paix, à la tranquillité intérieure de son conjoint. Dans cette parfaite communion réciproque, chacun ne vit plus pour lui-même, mais pour l'autre, et tous deux trouvent en cela même le plus parfait bonheur.

Tels sont les biens du mariage, tel est l'heureux lot de ceux qui vivent dans la pureté de l'amour le lien qui les unit.


C'est bien là le souhait d'Héloïse, tellement sûre de la force de la relation qui existe entre elle et son mari : « tu sais quel lien nous attache et t'oblige, et que le sacrement nuptial t'unit à moi d'une manière d'autant plus étroite que je t'ai toujours, à la face du monde, aimé d'un amour sans mesure ».


Ils auraient donc pu vivre avec « toutes les tendresses » conjugales dont elle regrette la disparition. Devant ces sentiments d'Héloïse la belle assurance d'un Abélard lui dictant sa conduite commence à sonner faux. En somme, examinée sous tous les angles, la situation ne la justifie jamais : la castration après consommation ne change pas le statut conjugal ; l’Église permet de vivre l'idéal de chasteté aussi bien en couple que dans la séparation imposée par la vie monastique ; Abélard se réfugie au monastère pour de mauvaises raisons et enferme Héloïse pour des motifs encore plus mauvais, alors que celle-ci estime, conformément à la pensée la plus orthodoxe, que la vie conjugale est une voie de perfection.


La rupture du lien conjugal semble donc un choix opéré délibérément par Abélard et non le comportement normal ou prescrit par sa situation.


Mais justement, quelle est de manière précise, sa situation ? « Fulbert... accomplit l'horrible vengeance que tout le monde sait » dit Charles de Rémusat. « On sait quelle sorte de mutilation on lui infligea » reprend Gonzague Truc. Notre impression est plutôt qu'on ne sait rien du tout, mais que l'on fantasme beaucoup.



 LES FANTASMES DE LA VIE SEXUELLE.


« Ils m'amputèrent des parties de mon corps avec lesquelles j'avais commis le délit dont ils se plaignaient ».


Voilà comment Abélard présente le châtiment que lui firent subir Fulbert et sa famille. Il le confirme un peu plus loin : « le moyen d'accomplir les turpitudes de la chair m'a été retiré ». Puis, dans la lettre V, il essaie de convaincre Héloïse du caractère bénéfique de cette mutilation : (elle m'a) « diminué de cette partie de mon corps qui était le siège des désirs voluptueux, la cause première de toute concupiscence », de sorte que « aucune contagion charnelle ne pourrait désormais m'atteindre et me souiller », que « une seule douleur... me préserva de toute rechute ».


C'est ce caractère radical de l'arrêt de la sexualité qui va être constamment retenu. Pour Foulques, prieur de Deuil, qui écrit une lettre de consolation à Abélard, son ami a de la chance parce que ses méditations ne seront plus interrompues par les émotions charnelles, parce qu'il pourra fréquenter les femmes les plus coquettes, les jeunes filles à la beauté la plus éclatante, sans aucun problème, alors qu'elles enflamment habituellement même les vieillards insensibles ; parce que les maris n'auront plus peur de lui. Pour Roscelin, l'occasion est trop belle d'humilier l'orgueilleux philosophe : « je ne sais pas trouver de quel nom te désigner. Mais peut-être, par habitude, tu mentiras en affirmant que l'on peut t'appeler Pierre. Or je suis certain qu'un nom du genre masculin ne peut conserver sa signification habituelle s'il est détaché de son genre. Car les noms propres perdent leur sens s'il arrive qu'ils s'éloignent de leur perfection. Ainsi on ne peut parler de maison si on ôte le toit ou le mur, mais de maison incomplète : la partie qui fait l'homme t'ayant été enlevée, tu dois être appelé, non Pierre, mais Pierre l'incomplet. »


Quittons les contemporains du drame pour l'époque classique. Pierre Bayle dans son Dictionnaire Historique et Critique, à l’article sur Foulques, n'hésite pas à écrire : « Les parents de cette fille pour se mieux venger allèrent jusques à la racine du mal, et l'arrachèrent de telle sorte qu'ils ôtèrent au coupable le pouvoir de la rechute ».

Puis, parlant d'Héloïse, il la présente comme n'ayant pas renoncé « au bien dont on priva son mari ». D'ailleurs « si elle n'a point dit qu'elle aurait exposé sa vie pour sauver le sexe de son mari, et que ses cris auraient pu être capables de préserver de la main de l'assassin ce précieux joyau, cet inestimable bijou, elle a dû le dire ». Il n'est pas étonnant alors que dans l'article sur Héloïse la vengeance des hommes de Fulbert devienne : « ils le surprirent endormi et lui coupèrent le membre viril ».


Au xxe siècle la présentation de l'événement est la même. Gonzague Truc imagine que « les agresseurs laissaient là cette chair palpitante et prenaient la fuite » et qu'Abélard « applaudissait à cette mutilation qui l'avait frappé dans l'organe même de son péché, le lui rendait désormais impossible ». Pour Étienne Gilson, la preuve qu'Héloïse ne pense qu'au bonheur de son époux c'est que « ces voluptés lui sont à jamais interdites et que pourtant elle aime toujours autant Abélard » ; mais ses reproches à son mari sont naïfs « car après la mutilation d'Abélard les deux situations n'étaient plus aisément comparables, la sensibilité d'Héloïse disposant encore de secours dont celle d'Abélard était désormais privée ». I1 suffit qu'Abélard se mue en « défenseur passionné de la continence monastique » et notre auteur « admire... qu'(il) ait pu si complètement oublier combien elle lui était devenue facile et tirer autant de gloire d'une perfection qui lui coûtait désormais si peu ».

Michèle Sarde est tout aussi catégorique : « Avec son organe, le désir a disparu... Face à son amante torturée de désirs et de privations, Abélard n'a plus de corps... Une fois tranché cet organe charnel par lequel le désir physique s'exprime directement... ».


L'impression donnée par toutes ces citations, au-delà d'une recherche évidente d'un effet pathétique, serait qu'on a coupé à Abélard aussi bien les testicules que la verge, et qu'il ne lui reste plus rien ni pour désirer ni pour satisfaire son désir. La mutilation est totale, et ses répercussions physiologiques et psychologiques sont brutales et définitives.


Une remarque préliminaire pourrait déjà nous rendre méfiants devant ce consensus : l'amputation d'un bras ou d'une jambe ne l'élimine pas ipso facto de notre schéma corporel, et notre esprit garde encore longtemps l'image de ce « membre fantôme ». Combien plus difficile doit être l'élimination mentale d'un organe qui a imprégné hormonalement notre corps au point de lui donner son apparence sexuée !

Mais il s'agit de bien plus que cela. Abélard a été châtré ; il a été rendu eunuque : « factus eunuchus ». Et une castration consiste en l'ablation des testicules : il n'est pas question d'amputation de la verge.


Ceci est clair pour Abélard lui-même quand il précise le châtiment subi par ses mutilateurs, et personne ne suppose qu'ils aient été condamnés à une peine inférieure à celle qu'ils ont infligée ! Or « oculis et genitalibus privati sunt » et les parties génitales, les génitoires, sont pour tous les auteurs les testicules, un point c'est tout, et Du Cange commente le terme latin par « testiculi, scrotum ». Ce châtiment est d'ailleurs celui qui est prévu pour les adultères : on leur lie la bourse au-dessus des testicules, puis on tranche. Sous Louis VI un traître fut « condamné à avoir les yeux crevez et les génitoires coupez » (oculorum et genitalium amissione damnatus).

Déjà dans sa continuation du Roman de la Rose au xiiie siècle Jean de Meun parle sans périphrase : « Fu la coille a Pierre tolue / A Paris en son lit de nuis ».

Par ailleurs, pendant qu'il attend sa guérison, Abélard va se rappeler les passages de la Bible qui se rapportent à son cas, c'est-à-dire aux eunuques : « Le rejet des eunuques est si grand dans l’esprit de Dieu qu’il est interdit aux eunuques dont les testicules ont été amputés ou écrasés de pénétrer dans le temple » (Lévitique, xxii, 24 ; Deutéronome, xxiii, 1).

« Les testicules coupés ou écrasés ». Et Jean de Meun traduit « eunuchi » par « escoillez » dans ce passage aussi bien que plus loin, lorsqu'Abélard évoque ses visites à Héloïse.


Laissons donc à Abélard sa verge. Mais avec elle il faut lui laisser aussi sa sensualité, car de tout temps on a su que les eunuques ont la possibilité d'une vie sexuelle.


La Bible avait déjà noté l'existence du désir chez eux :


Tel l'eunuque qui voudrait déflorer une jeune fille...

Il est comme un eunuque qui étreint une vierge et soupire. (Ecclésiastique, xx, 4, et xxx, 20).


Quant à l'exemple d'Origène dont se targue Abélard (« lui-même s'escoilla ») et que reprendront Charles de Rémusat, Étienne Gilson et Maurice de Gandillac, c'est un mauvais exemple parce que celui-ci finit par reconnaître « son erreur, en décrivant les incommodités et l'inutilité d'un remède qui porte le désordre dans le corps sans procurer à l'âme ni le repos ni la tranquillité ». Saint Jean Chrysostome déclare même que par ce moyen « la concupiscence, loin de s'apaiser, devient plus exigeante », et saint Épiphane que « c'est s'exposer à des passions plus violentes encore et non moins désordonnées » provoquées par la convoitise charnelle.

Et ce n'est pas seulement le désir qui est concerné mais bien la possibilité d'accomplir l'union physique. Il faut en effet distinguer la castration opérée sur un enfant et celle qui affecte un adulte. Mais là, seul le langage scientifique peut éliminer les ambiguïtés. Et nous devrons l'affronter sans la ressource dont pouvait disposer l'honnête homme d'autrefois à qui la langue latine servait opportunément de filtre : « cum me puduerit de obscoenis gallice dicere, satius visum est latino sermone uti » annonçaient-ils alors... La médecine nous dit donc qu'avant la puberté la disparition des testicules, sources d'hormones mâles, rend impossible l'évolution sexuelle vers la maturité : l'apparence physique, la voix (la fameuse voix des castrats italiens), la vie génitale restent enfantines. Mais après la puberté l'organisme est formé, les érections sont possibles et même l'éjaculation d'un liquide, normalement complémentaire du liquide testiculaire formé des spermatozoïdes, et provenant de la prostate et des glandes annexes. Même si le mécanisme de cette possibilité d'activité sexuelle est controversé, les uns attribuant un rôle de substitution dans la production d'hormones mâles aux surrénales, les autres le leur refusant, en estimant qu'une fois rendu mature et fonctionnel par l'action hormonale des testicules avant leur perte le système nerveux acquiert une autonomie largement suffisante, de toute façon, donc, le fait est là, évident. La Grande Encyclopédie précise : « ... Les eunuques (auxquels) on enlevait les testicules, mais la verge restante pouvait encore entrer en érection, ce qui les faisait rechercher, eu égard aux conséquences peu compromettantes de ces relations ».

Ce qui permettait à Juvénal, auteur satirique romain de l’Antiquité d'ironiser :


Il en est que ravissent les eunuques sans vigueur, et leurs baisers qui ne piquent pas : avec eux, point de barbe à redouter, point d'avortement à préparer. Et la volupté n'y perd rien, car elles ne les livrent au médecin qu'en pleine effervescence de jeunesse, quand leurs organes bien ombragés sont au point voulu de maturité. Quant aux enfants des trafiquants d'esclaves, c'est d'une impuissance authentique et lamentable qu'ils souffrent... (Satires, vi)


Les femmes romaines qui prenaient des eunuques pour amants étaient aussi la cible de Martial : « Pourquoi ta chère Caelia n'a-t-elle pour la servir que des eunuques ?... C'est que Caelia veut être besognée, mais elle ne veut pas d'enfant » (Épigrammes, vi, 67).


Étudiant la pratique de l'ablation rituelle des testicules, Aline Rousselle conclut que « les anciens... devaient connaître la distinction entre la fécondation liée au canal déférent et aux testicules, et l'activité sexuelle avec éjaculation, qui en est indépendante… C'est donc bien sciemment et scientifiquement que des hommes renoncent à leur fécondité au iiie siècle de l'ère chrétienne par l'ablation rituelle des testicules. Ce n'est pas au désir ni à l'activité sexuelle... Le sacrifice de la puissance fécondante de l'homme doit être volontaire. Il faut pour cela la maturité sexuelle et la conviction mentale : les véritables Galles se sont donc tranché les testicules en pleine conscience adulte, et ils conservent leur puissance sexuelle ».

C'est pourquoi un Basile d'Ancyre, au ive siècle, conseille aux vierges d'éviter la fréquentation des eunuques : « De ceux en effet qui, après avoir atteint la virilité et l'âge où le membre génital est apte à la copulation, on dit qu'ils brûlent d'un désir plus aigu et sans retenue pour l'union sexuelle, et que non seulement ils ont cette ardeur, mais qu'encore ils souillent sans risque à ce qu'ils pensent, les femmes qu'ils rencontrent ».

Le pseudo-Basile « reprochait à ces mutilés... encore et surtout, de laisser subsister les passions sensuelles et la concupiscence qui en est la source, d'être d'autant plus incontinents d'esprit et de volonté qu'ils y étaient moins aptes physiologiquement et d'autant plus esclaves de la volupté qu'ils s'y livraient plus impunément et plus ignominieusement ». Même Pierre Bayle, si catégorique sur l'impossibilité d'une vie sexuelle pour Abélard et Héloïse, remarque en note : « le P. Théophile Raynaud... avoit lu quantité d'exemples de commerce impur entre des femmes et des hommes mutiléz ».

C'est d'ailleurs parce qu'ils se sont rendus compte que les eunuques mis à la garde de leurs gynécées étaient peu sûrs que les orientaux en sont arrivés à faire pratiquer une amputation totale, verge comprise. Mais cela ne semble pas remonter au-delà du xve siècle d'après le docteur A. Zambaco :


I1 paraît que c'est Amurat III, vainqueur des Perses, qui, ayant su que les spadones complets ou incomplets (c'est-à-dire les eunuques à qui l'on a laissé la totalité ou une partie de la verge) n'avaient pas perdu toute virilité, aurait été le premier sultan à n'employer que des eunuques complets, pour sa parfaite sécurité. Aussi faisait-il raser tout l'appareil génital externe.


Mais amputer de la verge est une opération délicate. D'abord parce que si les vaisseaux des testicules sont fins et que l'hémorragie provenant d'eux peut facilement être arrêtée, il n'en est pas de même des artères de la verge, qui saignent en jet. Ainsi le docteur Ionel Rapaport pourra-t-il opposer deux récits, l'un où l'amputation de la verge entraîne la mort : « Attis s'étant saisi d'un fragment de vase se retira sous un pin et se priva des marques de son sexe... Sa vie s'écoula avec les flots de son sang ». L'autre où, sans plus de précautions, un Galle se châtre : « le jeune homme qui a décidé d'être Galle jette bas ses vêtements, s'avance au milieu de l'assemblée en poussant de grands cris et saisit un couteau... Avec ce coutelas il se châtre brusquement et court par la ville, tenant dans ses mains ce qu'il s'est retranché ». Le récit d'une castration dans la secte russe des Skoptzy au xixe siècle confirme la relative facilité l'opération :


Deux adeptes soutiennent le néophyte sous les aisselles, tandis que l'opérateur met un genou par terre devant lui. Il lui fait fléchir et écarter les jambes. Rapidement, une ligature, faite d'une simple cordelette, est jetée sur les racines des bourses et serrée avec force... Une section au rasoir... Généralement le mutilé s'évanouit et l'hémostase se fait d'elle-même, même si la ligature a été imparfaite... S'il y a lieu, la surface cruentée est cautérisée au moyen de perchlorure de fer et d'alun. Un bandage en T maintient le pansement. Parmi les médicaments employés pour arrêter le sang, les principaux sont la glace et le goudron. Les pansements avec onguent, dont on ne connaît pas la composition durent de quatre à six semaines.


L'autre difficulté pour l'amputation de la verge est que celle-ci sert aussi à la miction. Le récit que donne le docteur Zambaco de la mutilation des enfants destinés à être eunuques dans les harems orientaux est éloquent :


Après avoir attaché leurs victimes sur une table horizontalement, par les bras, les jambes et le tronc, au moyen de sangles, ils serraient en bloc dans un noeud la verge et le scrotum et retranchaient le tout ras par un instrument bien effilé ! Pour empêcher la rétractation des cordons spermatiques dans le ventre et l'hémorragie intra-abdominale presque toujours mortelle, les bons moines (ce sont des moines Coptes d’Égypte qui fabriquent les eunuques orientaux au xixe siècle) appliquaient une ligature en masse sur le cordon. Après cela on versait sur la plaie de la poix bouillante ou bien on pratiquait une cautérisation au fer rougi au feu !... Après cette sauvage mutilation, les petits malheureux étaient enterrés dans le sable jusqu'à la ceinture. Auparavant on introduisait dans ce qui restait de l'urètre une tige pour en empêcher l'oblitération, et l'on laissait ainsi les moribonds dans cette posture pendant plusieurs jours. Après cela, les survivants étaient déterrés et pansés à l'étoupe trempée dans l'huile aromatique. La cicatrisation n'était obtenue qu'après deux ou trois mois. A chaque miction les douleurs étaient épouvantables ! Tous ces navrants détails m'ont été racontés par des eunuques qui sanglotaient en se remémorant ces souffrances bien qu'éprouvées cinquante ou quarante ans auparavant ! (...) La mortalité des eunuques complets est immense... neuf sur dix succombent.

(...) A la suite de l'excision pratiquée au ras de la peau, la plupart des eunuques se servent pour uriner d'un tube en argent qu'ils s'introduisent comme une sonde, dans le but de pouvoir s'exonérer debout et sans mouiller leurs effets. Plusieurs d'entre eux souffrent d'une cystite chronique ou bien d'une irritation passagère à fréquentes répétitions.


Même si les Chinois semblent disposer d’une technique moins onéreuse, il n'y a donc rien de commun en réalité et en gravité entre l'ablation des testicules ou castration et l'amputation de la verge ou émasculation :


On couche le patient sur un lit où des bandes contiennent le ventre et les cuisses. Deux assistants assujettissent les jambes. L'opérateur... coupe d'un coup sec et très ras à la fois les bourses et la verge ; il place une cheville de bois dans l'urètre, lave la plaie à l'eau poivrée, y applique des feuilles de papier trempées dans l'eau froide et un bandage par-dessus. Pendant trois jours, on n'y touche point et le patient ne boit ni n'urine. Si, après l'enlèvement du bandage, l'opéré ne peut uriner, il meurt dans d'atroces souffrances. En général la cicatrisation ne se fait que dans trois mois. Néanmoins la mortalité ne dépasserait pas 4 pour 100. La mort est consécutive à l'hémorragie ou à l'infection.

Les Skoptzy qui veulent être parfaits ne se contentent pas d'une simple castration, mais quelques années après ils la complètent : « L'organe est alors placé sur un billot. On place un couteau dessus et l'on frappe avec le poing. Un clou de plomb ou d'étain est placé dans l'urètre pour assurer ultérieurement la perméabilité du canal, mais il y a des Skoptzy qui ne prennent pas cette précaution... Il est à remarquer que... les accidents mortels sont très rares... Peut-être que ces cas sont dissimulés... »


Et même, l'amputation complète des testicules et de la verge n'empêche pas l'éjaculation et la jouissance : une émission de télévision a soulevé le problème de la sexualité des eunuques en montrant ceux de l'Inde (50 à 100.000) à qui l'on rase tout l'appareil génital externe, et qui vivent du racket et de la prostitution. Un homme de vingt ans, amputé de force à quatorze ans, y raconte comment il désire toujours les femmes : «  Quand je vois une fille dans la rue, je rêve d'elle. Son image ne me quitte pas, et j'ai l'impression d'éjaculer. Alors je me lève, me lave, me change... ». De même il n'est pas rare que des transsexuels aient des orgasmes après leur amputation.


Si telle est la réalité sur les eunuques, nous sommes conduits à conclure qu'Abélard pouvait avoir au minimum une vie affective avec Héloïse, et même, normalement, une vie sexuelle.


Et le plus curieux c'est que cette possibilité est évoquée comme la cause d'un de ces malheurs dont il raconte l'histoire !


Je me mis donc à leur (les religieuses) rendre de plus fréquentes visites, afin de leur procurer ainsi quelque secours. Il s'éleva, bien entendu, à ce sujet, des murmures malveillants, et ce qu'une charité sincère me poussait à faire, l'habituelle méchanceté de mes ennemis l'interpréta ignominieusement. J'étais encore dominé, disaient-ils, par la concupiscence de la chair, puisque je ne pouvais pas supporter peu ni prou l'absence de mon ancienne maîtresse.


« On en causa », dit Pierre Bayle, avant de commenter : « La médisance se déchaînoit si furieusement contre ce pauvre homme, qu'encore qu'on sût qu'il n'avoit plus de quoi contenter une femme, on ne laissoit pas de dire qu'un reste de volupté sensuelle le tenoit attaché à son ancienne maîtresse ».

Mais bien sûr, logique avec ses a priori, c'est surtout d'Héloïse qu'il se méfie : « Héloïse aimoit si ardemment Abélard, quoiqu'on le lui eût châtré, que la vertu de cet homme pouvoit courir de grands risques auprès d'elle ».


On peut d’ailleurs se demander, devant l'intensité du désir que manifeste Héloïse dans la lettre IV, si le devoir d'Abélard n'était pas de demeurer auprès de son épouse, à une époque où accomplir l'acte conjugal pour répondre à une demande du conjoint commence à apparaître pour les théologiens comme une raison licite de l'accomplir.

Ce motif sera accepté de manière générale au siècle suivant ; puis sera prise en compte la simple manifestation de l'amour conjugal. Aujourd'hui le Dictionnaire de Théologie Catholique peut écrire :


L'homme qui est devenu eunuque après avoir validement contracté mariage peut licitement, au dire de plusieurs auteurs, demander et rendre le devoir conjugal...



CONCLUSION


Nous pouvons regretter le choix d'Abélard. Un couple marié d'amants passionnés, parents attentifs et intellectuels admirés, aurait été un idéal nouveau fascinant. Mais Abélard n'a pas voulu explorer cette voie, il a délibérément préféré se consacrer totalement à sa vie spirituelle et à sa recherche intellectuelle. Et il est allé jusqu'au bout dans la voie qu'il s’est choisie, atteignant la perfection et s'attirant ainsi le respect et l'admiration des plus grands parmi ses contemporains. D'après la notice de la Patrologie, « Pierre le Vénérable, mandant sa mort à Héloïse, ne craint pas de le comparer à saint Martin et à saint Germain, deux modèles, dit-il, qu'il égala, l'un par son humilité profonde, l'autre par son extrême pauvreté. Son âme, ajoute-t-il, ne méditait, sa bouche ne proférait, sa conduite n'annonçait, que des choses divines, savantes et vraiment philosophiques ».

Laissons-lui donc la responsabilité de son choix.

Bienheureuse castration, alors, que celle qui permet à Abélard de devenir ce qu'il désirait le plus être, à la fois un chrétien exemplaire et le plus grand des philosophes, celui qu'il faut « appeler avec respect le serviteur et le véritable philosophe du Christ » écrit encore Pierre le Vénérable, « le seul qui connaisse clairement ce qu'il est possible de savoir » conclura son épitaphe.

Y. FERROUL

UNIVERSITE LILLE III


Note : Quand la médecine contemporaine recense les cas d'impuissance, elle ne retient « comme responsable d'impuissance organique que trois grands groupes de facteurs : les lésions des corps érectiles, les perturbations de la commande nerveuse et les altérations du système vasculaire, ainsi que certaines affectations endocriniennes » et la castration chirurgicale n'est pas évoquée comme pouvant perturber la commande nerveuse. Mais il est vrai que l'état d'esprit joue un grand rôle : les chirurgiens notent que deux sur trois des hommes ayant subi une castration bilatérale sans avoir été renseignés sur le détail de l'opération souffrent par la suite d'impuissance (et un sur trois, pas du tout) ; et que cette proportion s'inverse si le patient a bien compris en quoi exactement consistait l'opération. La perte de la virilité est bien un fantasme qui fait que la castration était pénalement assimilée à un homicide volontaire (Grande Encyclopédie, castration, 776), ce qui n'est pas envisagé pour les autres amputations. De nos jours le culte phallique des psychanalystes confond toujours tout, même quand il s'appuie sur le Porporino de Dominique Fernandez où plusieurs castrats ont une vie sexuelle (Eugénie LEMOINE LUCCIONI, Partage des femmes, Points-Seuil, 1976, p. 164). Nous ne pouvons donc que partager l'étonnement d'Aline Rousselle : «  Aussi bien dans l'Antiquité que de nos jours, c'est une sorte de refus de la réalité qui fait omettre ou oublier les facultés sexuelles des hommes privés de testicules », op. cit., p. 159, note 54, et p. 162, note 59. Et l'aveuglement persiste, puisque des juges américains ont donné le choix entre la prison et la castration à des condamnés pour viol (Le Monde, 8 décembre 1983) alors que, par exemple, le Dict. Théol. Cath. notait déjà : «  Pratiquée sur des criminels nécessairement adultes, la castration ne ferait qu'exciter leur désir coupable et les précipiter vers de nouveaux attentats », art. Mutilation, 2577.



BIBLIOGRAPHIE

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Récits romancés ou commentés :

BARRY (J.), A la française, Le couple à travers l'histoire, Paris, 1985.

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Divers :

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LECLERCQ Dom Jean, Le Mariage vu par les moines au XIIème siècle, Cerf, 1983.

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