Virginité des musulmanes


Des médecins refusent de délivrer des certificats de virginité

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va poursuivre les gynécologues pratiquant

les "tests de virginité"




(d'aprés la Lettre de la SFSC)

janvier 2020

  

La virginité, un idéal catastrophique

Docteur Yves Ferroul

(Conférence donnée à un congrès médical à Casablanca, 2019)


Nous sommes réunis pour réfléchir aux problèmes causés par une coutume bien particulière : imposer la virginité aux femmes afin que qu’elles puissent accéder au mariage, et aussi contrôler cette virginité.

Comme je ne suis pas marocain, ni de ces autres régions que vous notez dans votre texte de présentation pour circonscrire la coutume, l’Afrique en général, le Moyen-Orient ou l’Asie, comme je suis français, donc membre d’une société où cette coutume n’est plus la norme, vous vous attendez sans doute à ce que je puisse poser un regard un peu décalé sur sa pratique et ses répercussions.

En fait, ce que je voudrais souligner c’est que la société française, comme la société occidentale en général, n’est pas totalement étrangère aux questions posées par la virginité des femmes (preuve, par exemple, cette réunion sur ce sujet, il y a quelques années, des médecins d’origine maghrébine de l’agglomération de Lille autour de MALEK CHEBEL).

Reprenons un peu.


Pas la maîtrise de la lignée, mais la peur des femmes

L’explication que l’on donne couramment à cette contrainte de virginité est que la femme devrait être vierge pour qu’il n’y ait aucun doute sur la légitimité des enfants. Pour moi, une telle explication n’est pas évidente. Elle me semble même plutôt le fruit d’un effort de rationalisation après coup.

En effet, de multiples sociétés où la virginité est imposée, notamment en Afrique noire, ne semblent pas obnubilées par la légitimité des enfants, et les problèmes d’héritage qui en découlent.

De plus, aujourd’hui, les tests ADN suffiraient pour vérifier les paternités en cas de doute. À défaut, un délai d’attente d’environ trois mois permettrait, simplement, de s’assurer que la femme n’est pas enceinte d’un autre avant de l’épouser. (Ce qui serait agir un peu à la façon des Grecs de l’Antiquité qui ne connaissent pas l’hymen, sans doute parce que les nourrices lavaient profondément les fillettes, et chez qui les chefs de famille citoyens considéraient leurs filles comme vierges sauf si elles étaient enceintes)

Pourquoi  alors s’obstiner, aujourd’hui encore, à ces vérifications de virginité au moyen du sang versé à la défloration, ce qui est la façon la moins sûre de la prouver, et quand tout le monde sait qu’il y a mille façons de le contourner ? (pochettes chinoises).

À quoi bon, en somme, s’obnubiler sur une virginité contrôlée de cette façon ?

On peut aussi raisonner a contrario. En France, et ailleurs, dans les pays où le mariage n’est plus lié à la virginité de la femme, celle-ci a pu avoir des relations sexuelles avant de former son couple : si la raison de la virginité était la pureté du lignage, la peur de l’enfant illégitime devrait être omniprésente dans l’esprit des hommes, c’est cette peur qui devrait les stresser. Or ce n’est pas du tout les cas : ce qui les inquiète vraiment, c’est la perte de leur virilité ! Les hommes sont perturbés dans leur image de mâles, ils sont désemparés, ils sont perdus ! Au point même de se lancer dans des stages de revirilisation, particulièrement à la mode !

Il semble donc bien que la cause réelle du maintien de cette coutume de la virginité est à rechercher dans l’imaginaire profond des hommes. Ce serait un avatar de la peur des femmes, un des sentiments les plus répandus chez eux.

Dès la Préhistoire, les statuettes et les dessins de ce qu’on a appelé la « Déesse Mère » montrent des représentations féminines au sexe surdimensionné que nous interprétons comme reconnaissance de la puissance fécondante des femmes, ces êtres qui ont ce pouvoir mystérieux mais vital pour le clan de mettre au monde des petits. Il y a là, caché dans ce sexe, une puissance bénéfique au clan, mais potentiellement dangereuse pour le conjoint. Un grand nombre de sociétés vont réagir, vont tenter de prémunir les hommes contre cette puissance sexuelle des femmes.


Donc annihiler cette puissance maléfique…

Si cette puissance féminine est dangereuse pour le mari, par quels moyens pourrait-on annuler ses effets maléfiques ?

En tout cas, on ne peut pas abandonner le mari tout seul face à cette force extrême que le premier rapport va libérer, à qui il va ouvrir la porte !

C’est donc obligatoirement avant le mariage que cette libération doit avoir lieu, c’est avant les noces que la virginité est à perdre, dans de nombreuses sociétés, un peu partout dans le monde. Et c’est quelqu’un d’autre que le mari qui se verra chargé de la défloration, quelqu’un qui ne risque rien, qui est immunisé.

En Afrique, dès la Préhistoire, la jeune femme part dans la forêt où un homme vêtu de peau d’animal, donc protégé par les forces de la nature, la déflore. Parfois, ce sont des femmes qui jouent ce rôle, parce qu’elles ne risquent rien, elles : c’est la mère, en public, ou la jeune femme elle-même, avec un instrument spécial de défloration, ou encore une femme âgée. Ou alors un homme protégé par son pouvoir, le chaman, le prêtre, le chef de la tribu, voire un homme venu d’une tribu voisine. Ou encore un groupe d’hommes, afin de répartir le choc, soit les parents et amis du jeune homme, soit un groupe d’hommes désignés spécifiquement…

Voilà la première attitude : cette puissance qui dépasse l’individu ne peut être libérée qu’en protégeant le futur mari !

Il faut attendre la création de sociétés d’éleveurs-cultivateurs, pour voir naître d’autres interprétations.


Le rôle de l’homme dans la fécondation est alors compris : petit à petit, il devient premier, marginalisant celui des femmes. Celles-ci ne seront plus la source d’une puissance vitale infinie. La peur de leur puissance s’affaiblit en simple peur de leur sexualité, que l’homme devra maîtriser, canaliser, soumettre à son service.

Cette peur de la puissance sexuelle féminine se déduit aussi de toutes sortes de comportements qui accompagnent la surveillance de la virginité, et sa vérification, comme :

Mais les problèmes seront contradictoires pour les hommes : d’une part, rester maîtres de la sexualité de la femme, d’autre part, être sûrs de sa fécondité.

Car le mariage est inventé pour avoir des enfants légitimes, qui hériteront. Et donc, certaines sociétés mettent plutôt en avant la vérification de la fécondité de la jeune fille. D’où, de l’Afrique Noire au Cambodge, en passant par la France (jusqu’au début du XXè s. dans certaines régions) des huttes ou des cases réservées aux adolescentes, dans la maison des chambres accessibles directement de l’extérieur, pour que les adolescents ou les jeunes gens puissent s’assurer de leur attirance mutuelle, de leur capacité à échanger du plaisir, parfois même de leur fertilité.

Ainsi, s’il est vrai que bon nombre de ces sociétés ne se pose pas le problème de la légitimité des enfants, plusieurs d’entre elles ont besoin de cette légitimité pour des héritages de biens parfois conséquents, et cependant, focalisées sur la fertilité, elles ne se sont pas obnubilées sur la virginité.

Donc que le mari soit le premier partenaire et le seul n’est qu’une des modalités de la constitution des lignées dans l’espèce humaine.


Finalement, quelle est l’utilité d’arriver vierge au mariage ?

Toutes les jeunes filles musulmanes ne sont pas contraintes, et certaines revendiquent ce choix, comme des chrétiennes, catholiques ou évangélistes. Aux États Unis et en Europe, individuellement, ou en groupes soutenus par leurs communautés, des jeunes gens et des jeunes filles veulent se garder « purs » pour leur conjoint. Ils parlent d’idéal.

Cette attitude a des côtés positifs : elle permet un apprentissage de la maîtrise des pulsions et du désir. Elle favorise l’approfondissement des autres composantes de la relation conjugale, seuls comportements que les fiancés s’autorisent.

Mais elle a aussi bien des aspects négatifs : de fait, elle ne garantit rien quant à la maîtrise de soi en situation de cohabitation durable. De plus, elle laisse le champ libre à toutes les dysharmonies sexuelles en entraînant une découverte trop tardive de divergences parfois irrémédiables dans les goûts (est-ce que j’aimerai sa peau, son odeur, ses caresses, le rythme de son désir, partagerons-nous nos façons d’aimer ce qui nous donne du plaisir, etc.), sans oublier que la maîtrise avant le mariage peut cacher une frigidité, une impuissance, ou simplement un faible intérêt pour la sexualité, aussi bien chez la femme que chez l’homme : on peut se marier pour avoir un statut social, avoir des enfants, et pas du tout pour échanger du plaisir sexuel ! Le plus pernicieux des aspects semble être la conception sous-jacente de la sexualité comme impureté (pourquoi, avant de se décider, vérifie-t-on que l’on est en harmonie sur de multiples plans que l’on trouve importants pour l’équilibre conjugal, mais laisse-t-on le plan sexuel à part, comme s’il ne méritait pas de vérification, ou comme si sa vérification allait souiller le couple ?).

En tout cas, la poursuite d’un tel projet demande un engagement à égalité !

Donc ce projet peut être, dans certaines conditions, un « idéal » à tenter.

Mais dans la coutume, l’obligation de virginité est à sens unique, imposée et contrôlée : on est alors dans une situation très différente, qui ne peut plus être interprétée comme le choix d’un idéal, et qui amène surtout des problèmes, parfois graves, parfois catastrophiques.

Ces problèmes concernent :

En conclusion, sur quoi pourrait-on fonder l’espoir d’un changement ?

Tout cela semble très compliqué, demandant beaucoup de temps. Il reste des freins, des entraves au changement,  parce que « cette mentalité est la dernière chose qui reste aux hommes, la dernière marque de virilité : l’homme n’a peut-être ni boulot, ni argent, ni bagnole, ni visa pour voyager, mais il peut encore épouser une vierge, tenir son foyer et avoir une femme vertueuse ». De plus, il ne faut pas se tromper d’adversaire, et donner à la religion un rôle déterminant : « Pas besoin d’être musulman pour être machiste ! »

L’optimisme nécessaire pour poursuivre la lutte vers l’égalité peut se nourrir des paroles de Leïla Slimani, dans une interview à L’Obs (septembre 2017) : « J’ai été réconfortée par l’inventivité de la jeunesse qui trouve des espaces pour créer sa liberté, vivre l’amour et, très progressivement, installer d’autres comportements… »

Yves Ferroul



Notes : Extraits d’avis du Conseil National de l’Ordre des Médecins (France)

« Le Conseil National de l’Ordre des Médecins considère que, n’ayant aucune justification médicale et constituant une violation du respect de la personnalité et de l’intimité de la jeune femme (notamment mineure) contrainte par son entourage de s’y soumettre, un examen en vue d’un certificat de virginité ne relève pas du rôle du médecin. Celui-ci doit donc refuser l’examen et la rédaction d'un tel certificat qui nous paraît contraire à la dignité de la femme. »

« L’attitude qui consisterait à ne pas examiner la jeune femme et à certifier qu’elle est vierge, ou à certifier qu’elle est vierge alors qu’elle ne l’est pas, est une faute car le code pénal sanctionne le « faux certificat » (c’est-à-dire celui qui atteste les faits médicaux dont le rédacteur sait qu’ils sont inexacts), même si le contenu du certificat ne procure aucun bénéfice à l’utilisateur. Les sanctions sont alourdies lorsque soit le médecin, soit l’utilisateur, tire un avantage de ces fausses attestations. Le Code de déontologie se montre très ferme sur les certificats dits de complaisance, car tout certificat médical doit être un document objectif (article 28). »

« Le médecin devra expliquer avec sérénité les raisons de son refus. » « Il doit prendre le temps d’expliquer aux parents que le certificat n’aura aucune valeur, qu’il vaut mieux recueillir le témoignage de proches ou se rapprocher d’une assistante sociale. »

Mais aussi : « La non-virginité au mariage jette la honte et le discrédit sur la famille de la jeune mariée et sur la femme qui peut ainsi se retrouver rejetée des deux côtés, si ce n'est pas pire. A-t-on le droit de refuser un certificat demandé le plus souvent par la patiente elle-même, sur la base de convictions philosophiques et éthiques personnelles ? »




  

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L'hymen est-il un mythe ?