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Les idées reçues

sur les rôles de la femme et de l'homme


      
Pour les études féminines et de genre, l'idée la plus répandue aujourd'hui me semble être que, dans nos sociétés occidentales, le pouvoir est concentré entre les mains des hommes, tandis que les femmes n'auraient de place sociale - dans le couple, comme dans la famille, la communauté ou la société - que soumises à l'homme.

Comme dit le texte qui présente les féministes italiennes, il y aurait " un système dominant de l'identité masculine se donnant pour universel " (Claude Cazalé-Bérard). Et toute l'histoire de notre civilisation est lue à travers cette grille d'interprétation.

Mais je voudrais examiner avec vous quelques faits qui suggèrent que cette grille est contestable, ou, peut-être, seulement simpliste. J'espère apporter ainsi une petite contribution aux études relatives aux femmes.


J'estime en effet que ce domaine peut s'enrichir de nouvelles sources à partir du moment où l'on change le regard porté sur les faits, ou l'on instaure " une redéfinition des instruments de la connaissance " (ibid.). Comme le dit un autre texte de présentation, changer le regard doit permettre " d'interpréter soigneusement ce dont nous disposons déjà " (Michèle Grogiez), car il me paraît de plus en plus vraisemblable que les grilles d'interprétation habituelles ne rendent pas compte de beaucoup d'éléments de l'expérience et qu'elles caricaturent la complexité des relations entre les sexes .

En fait, dans ma démarche, je voudrais vous faire part de ma perplexité, et non vous offrir des certitudes : je me pose beaucoup de questions, et je n'ai que des ébauches de réponses.


Mes interrogations ont comme point de départ ma pratique, c'est-à-dire des situations très concrètes amenées par mes patients : dans mes consultations de médecin exerçant en sexologie, des femmes, des hommes, viennent exposer une problématique personnelle ou une problématique de couple touchant leur vie affective et sexuelle.

L'idée reçue serait que les femmes vont venir se plaindre d'être déstabilisées par des hommes, parce que ces hommes veulent leur imposer une sexualité qui ne leur convient pas. Et ces hommes sont présentés comme " obsédés sexuels ", " ne pensant qu'à ça ". Les femmes parleront de leur frigidité, qui serait en fait la traduction de leur désarroi, une réponse de leur corps par un blocage devant une situation d'agression qu'elles ne savent pas gérer.

Tout est alors pour le mieux dans l'ordre " patriarcal ", puisque l'homme est ainsi " naturellement " harceleur ou agresseur sexuel, et la femme, victime. Même les scientifiques prennent " comme une donnée que les mâles avaient évolué pour être 'ardents' et les femelles pour être 'timides' ", convaincus " que les hommes sont destinés à rechercher la nouveauté sexuelle, alors que les femmes désirent universellement une relation stable avec un homme qui pourvoira aux besoins de leur progéniture " . Déjà pour Darwin la femme est comme toutes les femelles " 'moins avide de s'accoupler que le mâle' ; elle 'veut être courtisée ; elle est timide, et on la voit souvent chercher longuement à s'échapper', jusqu'à ce que, impressionnée par sa supériorité, elle choisisse le 'meilleur mâle', transmettant à sa progéniture les caractères supérieurs qu'il peut offrir " (ibid., 7-8).

Une des dernières études sur les violences sexuelles envers les femmes est fondée sur la même répartition sexuelle des comportements : les femmes sont les victimes, la domination masculine est théorisée. Car, pour l'auteur de l'enquête, il est évident que la violence est essentiellement le fait d'hommes.

Pourtant, contrebalançant l'idée reçue, une consultation libérale de ville montre qu'il y a autant d'hommes qui se plaignent d'être agressés par le comportement de leur compagne dans la sphère sexuelle que l'inverse. D'autre part, Maryse Jaspard, dans sa volonté de définir de façon précise la nature de la violence contre les femmes, qualifie de " ringarde et limitée " la traditionnelle conception de la " femme battue ", refusant d'établir une distinction entre les actes de violence physique, d'une part, et les pressions psychologiques d'autre part.

Mais alors, si une femme est violentée aussi quand les agressions ne sont que psychologiques, un homme peut être dit violenté quand il est agressé psychologiquement. Et, a priori, les agressions psychologiques peuvent matériellement être le fait de femmes autant que d'hommes. Donc, s'il est indéniable que la violence physique a essentiellement les femmes comme victimes (dix femmes battues pour un homme battu), à côté d'elle il est tout aussi indéniable qu'il existe une violence psychologique où les victimes semblent assez bien partagées entre hommes et femmes. En consultation, les conduites sexuelles destructrices les plus fréquemment rencontrées sont le fait de femmes qui ne respectent pas la sexualité de leur conjoint. Toute leur façon d'agir exprime le mépris pour cet être bestial, ou la condescendance apitoyée. L'absence de toute complicité, de petites remarques comme " c'est bientôt fini ? ", " encore aujourd'hui ! ", " oui, mais vite fait ! " (pour ne citer que les moins perfides) conduisent très vite leur compagnon à s'interroger sur la validité de son désir, à se remettre en cause : " Jamais elle n'a touché mon sexe, comme si je la dégoûtais, comme si j'étais répugnant ! comme si j'étais anormal de vouloir lui faire l'amour ! " La femme qui rend impuissant délibérément celui à qui elle refuse la sexualité, sapant sa virilité, détruisant sa personnalité, est une réalité bien vivante.  L'impression ressentie par le médecin thérapeute, consultation après consultation, est que, à cause de ces moyens d'action dans l'intimité de la vie sexuelle, les femmes ne sont pas de façon générale des victimes dans leur vie sexuelle. Car, finalement, qui a réellement le pouvoir dans la pratique de la sexualité des couples en France aujourd'hui ? C'est-à-dire, qui gère le rythme des rencontres érotiques ? Qui impose le type de comportements et de jeux sexuels, comme, par exemple, la durée et la nature des préliminaires, le temps consacré à la pénétration, la nature de l'orgasme à obtenir ?

En d'autres termes, dans les couples à problèmes, avons-nous affaire à des hommes majoritairement violeurs de femmes peu intéressées par la sexualité, ou à des hommes majoritairement soumis aux volontés de leurs compagnes, celles-ci utilisant la sexualité pour parvenir à leurs fins ? Qui manipule qui ?


Pour réfléchir à ces questions, très délicates, il est nécessaire de prendre du recul afin de s'extraire des idées reçues, particulièrement prégnantes en ce domaine. Un petit tour par la primatologie et l'anthropologie, ou par la sociobiologie puisque l'auteur dont nous allons examiner quelques conclusions désigne ainsi sa science, nous paraît indispensable. Sarah Blaffer Hrdy, dans La Femme qui n'évoluait jamais (op.cit.), affirme présenter des arguments " pour remettre en cause les stéréotypes qui décrivent les femmes comme inférieures aux hommes - c'est-à-dire moins audacieuses, moins intelligentes, moins compétitives ou moins politiques qu'eux " (p.30). Les premières études de terrain sur les primates avaient en effet été conçues et réalisées en fonction des préjugés à propos de la différence sexuelle et " ont surtout porté sur la façon dont les mâles adultes s'y prenaient pour établir leur dominance pendant que les femelles s'adonnaient aux tâches de maternage. On a négligé les manifestations de dominance et d'affirmation de soi de ces mêmes femelles, conduite qui les amène parfois à entrer en conflit avec les mâles ou entre elles " (p.30). On a négligé aussi le fait que " la sélection naturelle favorise les femelles sûres d'elles, actives sexuellement, ou hautement compétitives, manipulant adroitement leurs compagnons, ou plus préoccupées d'accéder à un statut social élevé que de fabriquer et de porter des bébés " (p.48). Pour Sarah Hrdy : " Quiconque tient compte des faits résumés dans le présent chapitre ne peut continuer à accepter le stéréotype d'une primate femelle qui serait si absorbée par l'élevage des petits qu'elle serait incapable de participer à l'organisation sociale du groupe. Lorsque nous commençons à regarder de près les primates, nous ne voyons nulle part le modèle d'une telle femelle. De toute évidence, le seul grain de vérité contenu dans le stéréotype est qu'effectivement les primates femelles se consacrent à la reproduction. Mais elles se consacrent tout autant, et avec autant d'énergie, à la compétition et en particulier à la quête d'un statut social élevé. L'accès aux ressources alimentaires - indispensable à une bonne gestation et à une bonne lactation -, ainsi que la capacité de protéger sa propre famille contre les membres des autres espèces, dépendent tellement du statut social que ce statut est presque devenu pour les femelles une fin en soi. (…) Le principe organisateur central de la vie sociale des primates est bien la rivalité entre femelles et particulièrement entre lignées de femelles  " (p.208).

De telles constatations amènent notre auteur à élargir ses conclusions aux femmes : " Les femmes ne sont pas moins compétitives que les autres primates, et la preuve nous en sera apportée quand nous aurons inventé des méthodologies suffisamment ingénieuses pour mesurer ce phénomène. Jusqu'ici on a cherché à trouver des lignes de force ou des hiérarchies comparables à celles que les hommes forment dans leurs organisations. Aucun chercheur n'a encore sérieusement examiné les femmes qui se battent entre elles dans les domaines qui comptent vraiment pour elles " (p.210). Dans le domaine sexuel, la conclusion est la même : " Dans une grande partie de l'histoire de l'évolution, l'incertitude de la paternité est l'un des avantages dont ont disposé les femmes dans un jeu qui, par ailleurs, a toujours penché du côté de la masse musculaire masculine. Les primates femelles ont développé une variété de stratégies pour maintenir cet avantage - le développement d'une réceptivité s'adaptant à la situation, l'ovulation cachée, une sexualité entreprenante. De telles caractéristiques ont permis aux femelles de mieux manipuler les mâles et d'obtenir d'eux la tolérance et le soutien nécessaires pour élever les petits qu'elles portaient " (p.287).

Vues sous cet angle, les habitudes sexuelles des femmes dans les couples humains apparaissent sous un jour nouveau, comme une véritable mise en œuvre de stratégies sexuelles prenant leurs racines au plus profond de notre passé de primates. Les hommes ne sont plus les maîtres uniques du jeu, mais simple partie prenante. Les travaux de Sarah Hrdy corroborent donc l'expérience procurée par la pratique de la sexologie qui tendait à faire penser que ce sont les femmes qui ont le pouvoir dans la vie sexuelle des couples contemporains.

Ce serait intéressant, d'une certaine façon, ce serait même amusant, si étudier les femmes différemment amenait ainsi à effectuer le même renversement que pour les autres primates, et à aboutir aux mêmes constatations : " la société humaine est structurée par la compétition entre les femmes " et celles-ci ont développé en sexualité les caractéristiques comportementales qui leur " ont permis de mieux manipuler les mâles et d'obtenir d'eux la tolérance et le soutien nécessaires pour élever les petits qu'elles portaient " (p.287).

Qu'en est-il alors des autres domaines de la vie familiale et sociale, de l'ensemble des relations entre femmes et hommes, si nos idées reçues sur le seul champ de la sexualité sont à ce point sujettes à caution ?


Notre réflexion peut être complétée par un autre modèle de relecture suggéré par les interprétations du phénomène médiéval de la courtoisie.

Au XIIe siècle, dans les cours du Midi d'abord, dans celles du Nord ensuite, des règles de politesse se généralisent afin de rendre la vie sociale plus agréable. Leur principe est de remplacer la force physique par la parole, de rechercher des solutions par la discussion au lieu de les imposer par la force. Dans les relations amoureuses, il devient plus " noble " de parvenir à ses fins par la séduction plutôt que par la contrainte.

La première interprétation du phénomène est positive : il y aurait là une nette amélioration de la condition féminine. Michèle Sarde s'interroge : " Et si la première parole de femme en France avait été la parole courtoise ? … première parole collective… qui prenne en compte une aspiration commune, un Désir féminin ? ", et elle ne cache pas son admiration pour " ce radieux XIIe siècle… où les françaises ont pris leur source ". Mais, dans un deuxième temps, des voix féminines ont montré les limites des bénéfices que les femmes pouvaient escompter du changement : pour Sarah Kofman, " derrière le respect affiché pour les femmes, il s'agit bel et bien de tenir les femmes en respect " . Mettre les femmes sur un piédestal c'est les statufier, les transformer en objet et leur ôter leur liberté de sujet. Quant aux hommes, ils n'ont pas tous interprété positivement l'évolution sociale. Très vite des auteurs comme Chrétien de Troyes, dans les années 1170-1180, s'amusent à créer des personnages de chevaliers qui regrettent le bon temps où c'était à la pointe de la lance et de l'épée qu'un guerrier attirait le respect, et non en usant de gentillesse pour amadouer des adversaires éventuels  ; où aussi les femmes respectaient les hommes parce qu'ils savaient imposer leur force, et où elles ne les menaient pas par le bout du nez parce qu'ils auraient tenté de discuter avec elles : il est tellement évident que les femmes maîtrisent mieux que les hommes les ruses du langage, et ne peuvent que dominer la relation si elle se place sur ce terrain ! Les pastourelles, ces chansons où une bergère répond à un chevalier qui essaie de la séduire, et lui tient tête, sont très vivantes dès le XIIe siècle, et sont interprétées comme des mises en scène de ces nouveaux rapports entre sexes sur les deux plans. En premier lieu, qu'une femme, même si elle est de condition inférieure, puisse, par le simple fait d'être femme, se jouer d'un homme quel qu'il soit est inadmissible : le personnage masculin ne peut être que ridicule, comique. Tel était déjà l'avis de Keu, le sénéchal du roi Arthur : Gauvain est un efféminé, la société devient une société de femmelettes. En second lieu, certains hommes ne trouvent pas épanouissantes ni intéressantes des femmes statufiées, et préfèrent rêver de la femme sauvage, de celle qui n'est pas coincée dans un rôle de femme " bien ", qui leur offrira la surprise de l'aventure amoureuse et non le rituel fade du parcours balisé dans le jeu courtois .

On peut donc d'une part analyser l'évolution des rapports entre sexes tels qu'ils apparaissent dans la courtoisie comme aboutissant à l'émergence du pouvoir féminin, les femmes ayant su imposer de nouvelles règles du jeu qui rejettent les valeurs classiquement masculines afin de faire triompher des valeurs dites féminines et afin d'appliquer des stratégies, d'instaurer un mode de compétition, où elles peuvent plus aisément tenir tête aux hommes, voire les soumettre à leur point de vue. Et, d'autre part, remarquer que les hommes n'ont pas été ravis de cette évolution et ont estimé qu'ils perdaient au change sur des éléments importants. Contrairement aux idées reçues, l'évolution de la société s'est faite, sur ce point, dans un sens favorable au féminin.


Ces deux voies retenues pour aborder la problématique du pouvoir dans la relation entre hommes et femmes, la voie comparative avec les primates, comme la voie historique avec la courtoisie, complétant l'intuition née des rencontres en consultation médicale, semblent ainsi converger et proposer une interprétation plus nuancée des faits, avec un pouvoir féminin qui sait se créer sa place, et dont la réalité est indéniable.

Derrière les apparences qui nous obnubilent parce que nos idées reçues ne nous font voir qu'elles, n'y a-t-il pas autre chose qui se joue, de plus complexe, de plus équilibré, où finalement le partage du pouvoir s'opère selon des critères moins frustres que ceux de la compétition darwinienne, et offre aux femmes une réelle prise sur la société et sur leur destin ?

Explorer ce domaine pourrait peut-être aider à sortir de la répétition de constatations convenues, et offrir de nouvelles sources, nécessitant de nouvelles méthodologies, pour la recherche dans les études sur les femmes.

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