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Histoire de la pensée sexologique



La sexologie est l'étude des éléments qui concourent à la réalisation d'une sexualité hédoniste - non reproductrice - épanouie, ou qui l'entravent, voire la rendent impossible. Elle comprend une partie médicale (la connaissance du fonctionnement du corps et du cerveau) mais aussi une partie psychologique, anthropologique, éthologique, philosophique, ethnologique, sociologique, culturelle et historique. En effet, la pensée sexologique, ce qu'elle considère comme son objet, ses objectifs, les moyens qu'elle se donne, tout dépend de la société ou elle émerge, de ses lois sur le licite ou l'illicite, de la place qu'elle accorde à la femme, aux hommes, aux enfants ou au couple ; des habitudes culturelles ; des moyens techniques disponibles. C'est-à-dire que cette pensée est nécessairement inscrite dans l'Histoire.

Aujourd'hui, pour penser la sexualité, nous avons affaire à des formes nouvelles de courants d'idées qui ont toujours existé, et non à l'émergence de nouveautés intellectuelles absolues. Ces courants ont eu une importance relative très variable selon les époques, ils se sont influencés réciproquement, s'intriquant de manière complexe et éminemment changeante. Mais ils sont toujours présents, et, depuis fort longtemps, si ce n'est depuis la nuit des temps, la pensée sexologique se partage entre :

- une sexologie magique, fondée sur le recours à l'irrationnel et le rejet du rationnel ;

- une sexologie puritaine, fondée sur le rejet du plaisir ;

- une sexologie militante, fondée au contraire de la précédente sur la reconnaissance de la valeur du plaisir, qui devient objet de revendication ;

- une sexologie pragmatique, fondée sur l'analyse des connaissances disponibles à un moment donné, d'où sont déduits les comportements devant permettre l'exercice de la sexualité.


La sexologie magique.


La sexologie magique a recours à des rites afin d'assurer l'efficacité des comportements sexuels, les dieux donnant les exemples que les humains ont à reproduire, ou exigeant d'être honorés avant de guérir les troubles éventuels. Ainsi, dès l'époque babylonienne (3000 - 500 av. J.-C.) on prie la divinité afin que le rapport dure plus longtemps et procure plus de plaisir. Dans l'Antiquité gréco-romaine, les troubles de l'érection sont pris en charge par le dieu Priape dont le culte, christianisé, se maintient localement jusqu'au XXè siècle. À toutes les époques, les guérisseurs se sont occupés de la sexualité et ont des onguents, des filtres d'amour, des tisanes, des cataplasmes pour assurer ou contrecarrer la contraception, la fécondité, l'érection etc. Dans le Satyricon, Pétrone cite le mélange de salive et de poussière, les crachats et les cailloux enchantés qui rétablissent l'érection du héros. Au Moyen Âge, un " mariage non-consommé " est attribué aux artifices d'une femme jalouse, et c'est à une vieille femme que l'on confie le soin d'y mettre un terme. Cette conviction d'un sort jeté qui serait cause du trouble sexuel est toujours vivante aujourd'hui, et a pour conséquence les traitements par désenvoûtement (les marabouts), ou par exorcisme (les prêtres), dans une population qui couvre tous les niveaux sociaux et culturels. D'ailleurs, dans le monde, le procédé le plus fréquent auquel les humains ont recours pour réagir devant une souffrance ou une maladie étant la prière (bien avant l'aspirine), celle-ci est aussi le " traitement " le plus pratiqué pour les troubles sexuels.

La pensée magique demeure fondamentalement la même au cours des temps, mais renouvelle ses formulations afin de s'adapter au goût du jour, d'apparaître toujours " moderne ". Ainsi le fluide magnétique de Messmer (1734-1815) est recyclé en énergie orgastique par Reich (1933). Un de ses avatars est la libido de la psychanalyse : cette théorie fonde la sexualité sur la croyance " magique " en l'existence diffuse dans tout le corps de cette substance chimique, dont la présence est obligatoire, d'après Freud lui-même, pour justifier le postulat de la sexualité généralisée ; mais cette substance est reconnue imaginaire dès le vivant du maître par toutes les découvertes de la biologie (Gérard Mendel, La Psychanalyse revisitée). Par ailleurs, l'expérience, comme l'échec thérapeutique de la psychanalyse face à l'efficacité d'autres prises en charge, tout démontre que la majorité des dysfonctions sexuelles ne dépendent pas de troubles névrotiques nécessitant un travail d'interprétation (Brenot, La Sexologie). Mais toutes ces considérations n'ébranlent pas une pensée nourrie par le refus du rationnel.


La sexologie puritaine


La sexologie puritaine rejette le plaisir comme but ou justification des actes humains. Cette pensée a été formalisée par les stoïciens grecs et romains de l'Antiquité : l'homme moral ne peut être guidé par le plaisir comme les animaux ou les débauchés. En particulier, dans la sexualité, agir pour le plaisir est dégradant. Sénèque (Ier s. apr. J.-C.) en arrive donc logiquement à penser que, dans le mariage, la seule justification " morale " des rapports est la procréation.

Les penseurs chrétiens approfondiront cette réflexion sur le rejet du plaisir, et la systématiseront avec saint Augustin (354-430). Mais comme le désir ne peut être totalement éliminé, tout acte conjugal restera de toute façon entaché d'un péché au moins véniel ; la sexualité que nous connaissons ne saurait être originelle (il est inimaginable que Dieu ait inventé cette façon de se reproduire), mais survient comme une des conséquences de la désobéissance du premier couple. Cette sexualité s'avère un empêchement à la rencontre avec la divinité (faire l'amour impose d'interrompre la prière, écrit saint Jérôme au IVè s.), au contraire de ce qu'imaginent d'autres croyances, pour lesquelles l'extase orgasmique participe de l'infini divin. Le XIXè siècle, avec le début du XXè, est la période où cette pensée se manifeste avec le plus de force. La femme idéale sera alors " tellement pure de cœur que tout désir sexuel lui était inconnu " (Dr Seved Ribbing). Dans ce cadre de pensée, ne sont considérés comme troubles sexuels que ceux qui empêchent ou entravent la fécondation, c'est-à-dire ceux de l'érection et, éventuellement, l'absence de désir féminin. La notion de devoir conjugal comblera les déficiences du désir, et il sera déclaré plus noble d'accomplir par devoir ce que d'autres font par plaisir. L'impuissance, elle, devient une raison valide d'annulation du couple.

Aujourd'hui, cette pensée a perdu de son impact, mais, par exemple, les responsables catholiques actuels rappellent que le simple désir de sa propre femme est déjà une forme d'adultère (Jean-Paul II) et que tout acte sexuel " fermé " à la procréation (par l'usage de préservatifs ou d'une contraception orale, ou parce que l'éjaculation n'est pas intravaginale), c'est-à-dire tout acte dont la seule finalité serait le plaisir, est proscrit (Catéchisme de l'Église catholique, § 2331-2400).

Ils défendent donc une sexualité de reproduction, strictement conjugale, où le plaisir n'est que concédé (les époux ne font rien de mal en recherchant le plaisir) et dont le modèle reste la chasteté de Jésus. Toutes les autres façons de vivre la sexualité sont condamnées et démonisées.


La sexologie militante


Les premières mythologies placent déjà, à côté des couples divins à fonction parentale ou procréatrice, des couples de déesses amantes et de dieux amants ne cherchant que le plaisir (Vénus-Mars). Et le Panthéon gréco-romain multiplie les récits d'aventures galantes de Zeus-Jupiter, avec des humains femmes (Europe, Léda…) ou hommes (Ganymède). L'Art d'aimer d'Ovide est un recueil de recettes pour transformer le coït de décharge d'un besoin en un jeu sensuel et intellectuel d'enrichissement du plaisir. Le Satyricon de Pétrone raconte les péripéties de la quête érotique de jeunes gens du Ier siècle. Au Moyen Âge, le relais est pris par l'amour courtois, jeu raffiné sur le désir. Le Traité d'André le Chapelain (XIIIè siècle) conseillera les méthodes de maîtrise et les variantes qui renforcent la jouissance mutuelle.

Quand l'idéologie du sacrifice et de la souffrance positive est battue en brèche par les philosophies du bonheur (XVIIIè s.), le plaisir devient primordial (La Mettrie : " le plaisir est l'essence de l'homme ") (les libertins, Casanova, Sade).

Un cas particulier est présenté par l'orgasme féminin : il est revendiqué par les femmes grecques sous prétexte qu'il est la condition de la fécondité. Il est désiré pour lui-même par les romaines (castration des esclaves adultes). Sa recherche est reconnue comme naturelle chez les jeunes filles par la théologie morale du XIIIè siècle, et comme obligatoire chez les femmes mariées afin de rendre plus certaine la fécondation. Il sera à nouveau conseillé par de multiples ouvrages sur la vie conjugale au XIXè siècle, afin de remédier aux échecs trop nombreux des couples.

Tout ce qui peut entraver le plaisir féminin (grossesses non désirées, maladies sexuellement transmissibles, mariage inégalitaire imposé) est constamment combattu par les femmes, le plus souvent discrètement (complicité des avorteuses, recours aux amants, refus des remariages), parfois publiquement : les Femmes Savantes, caricaturées par Molière, se révoltaient en fait contre des mariages et des maternités qui les niaient en tant que personnes ; depuis le XIXè s., les mouvements féministes anglais et américains, puis continentaux, visent à élever la majorité sexuelle et à protéger les adolescentes, à redonner aux femmes la responsabilité de leur corps. De très nombreux ouvrages, aux tirages répétés, des brochures éditées par des associations d'éducation populaire, des articles dans les journaux vont, à partir de 1850, diffuser largement les connaissances sur les moyens contraceptifs et la prévention des M.S.T. Après un temps de recul dû aux lois répressives (1920-1950), cette activité resurgit : articles et livres (Simone de Beauvoir, docteur Georges Valensin), mouvement du Planning Familial..., le tout aboutissant à des changements culturels qui bouleversent le rapport des individus et des couples à la sexualité (diffusion généralisée de la contraception orale, dépénalisation de l'avortement). L'après 1968 est une période où la sexualité de plaisir triomphe, libérant la parole et les pratiques : les homo et bi-sexualités, le transsexualisme et le travestisme s'affichent (Gay Pride), les variantes comportementales acquièrent droit de cité (Catherine Millet).

À la fin du XXè s., les reconquêtes et les nouvelles acquisitions dues à ce courant de pensée sont importantes mais restent fragiles (Faludi, Backlash). Le tournant du siècle voit un " retour du balancier ", et les limites de la " libération sexuelle " suscitent des questionnements (Pasini, Les Nouveaux Comportements sexuels).


La sexologie pragmatique


La sexologie pragmatique est mieux étudiée (Brenot). Elle propose dès l'époque babylonienne des comportements susceptibles d'aider à résoudre les problèmes sexuels, comme de varier les positions et les lieux afin de renouveler le désir et retrouver l'érection. À partir d'Hippocrate, la théorie des humeurs fondera les directives médicales pour gérer stagnation et trop-plein des liquides du corps, dont le sperme, créant un imaginaire de la sexualité toujours vivant aujourd'hui. Les médecins médiévaux ajouteront des conseils sur les " préliminaires ", la maîtrise de l'éjaculation, la domination des " peines de l'âme " en cas de troubles de l'érection, prôneront le recours à la lecture de livres " qui traitent de l'amour charnel, des actes sexuels et de leurs figures " comme aux fantasmes érotiques ou aux onguents… Ce parti pris rationnel n'élimine pas les dérapages, tels que la répression de la masturbation pendant deux siècles (Tissot, 1760).

À partir de 1850, un changement profond s'installe. Désireux d'établir une science sexuelle sur le modèle des autres sciences qui se constituent alors, des médecins vont recueillir de la documentation pour étayer leurs théories. Mais le choix de populations délinquantes, carcérales, prostituées ou malades psychiatriques (Tardieu 1857, Magnan 1885, Krafft-Ebing 1886, Lombroso1895) obérera longtemps la perception de la sexualité qui reste jusqu'à nos jours incluse dans la psychiatrie (D.S.M. IV), ce qui n'est le cas pour aucune autre activité de plaisir.

La contestation viendra de la volonté d'étudier les variantes comportementales en sexualité comme dans les autres activités humaines : en tant que faits anthropologiques et culturels. Le pionnier en est Havelock Ellis (Études de psychologie sexuelle). Hirschfeld traite la sexualité en fait social et, renouant avec la recherche documentaire d'un Brantôme au XVIè siècle (Les Dames galantes), lance des enquêtes qui vont dédramatiser et relativiser les conclusions précédentes, montrant la présence massive dans la population générale des comportements considérés jusqu'alors comme déviants. Ce travail ouvre la voie à Kinsey, Shere Hite, Spira… Des sociétés savantes (1913 à Berlin), des instituts (Berlin 1919, Prague 1921), des revues spécialisées, des manuels (Moll 1912, Hesnard 1933) viennent étayer ce travail de recherche, qui s'élargit à l'éthologie et à la primatologie (Sarah Blaffer Hrdy, La Femme qui n'évoluait jamais).

Les travaux de Masters et Johnson sur la physiologie (Les Réactions sexuelles, 1966) poursuivent les travaux anatomiques et physiologiques entrepris depuis Ambroise Paré, et débouchent sur les récentes découvertes des mécanismes de l'érection et des produits pharmacologiques correspondants. Ils ont un retentissement mondial. La clarification qu'ils apportent permettra d'étudier les troubles sexuels et leurs thérapies en distinguant santé physique, santé psychique et maîtrise comportementale (Masters et Johnson, Les Mésententes sexuelles, 1970 ; puis Kaplan, Michel-Wolfromm, Tordjman, Abraham et Pasini, Zwang).

Les excès éventuels ou réels de cette mainmise sur la sexualité font l'objet de mises en garde de la part de sociologues (Béjin, Giami) ou de féministes (Xavière Gauthier).


Conclusion : le sexologue doit avoir tiré au clair ses propres idées sur la sexualité afin de pouvoir s'en libérer pour comprendre ce que pense son patient, et pour l'aider à trouver une solution adaptée à son cas individuel.


(D’après Yves Ferroul, in Manuel de sexologie, Lopès et Poudat dir., Masson, 2007)


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