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Le mariage d'amour

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Le couple amoureux et la sexualité de bordel


Quand le couple conjugal était un couple de raison fondé dans le but de la procréation d’enfants légitimes, la sexualité s’y réduisait au minimum, le rapport procréateur, et l’épouse peu intéressée acceptait de plus ou moins bon gré les pénétrations exigées.

Quand le couple se fonde sur l’amour et la sexualité, le plaisir devient jeu, et les jeux se multiplient. D’autant plus que, pour la majorité des personnes, la routine due à la durée de la liaison et à la répétition des actes se combat par la recherche de variété et de nouveauté.

À la fin du vingtième siècle, on voit donc la société dans son ensemble accepter l’idée que la sexualité du couple ne doit pas se limiter à la pénétration, mais intégrer tous les jeux sexuels jusqu’à peu réservés aux maisons closes ou aux prostituées. En l’an 2000, le médecin sexologue pouvait encore avoir des patients qui refusaient cette nouvelle donne. Comme cette épouse choquée  : «  Il m’a demandé ça à moi, la mère de ses enfants  ! Il n’a aucun respect pour moi  !  », à propos d’une demande de fellation. Ou ce mari  : «  Je respecte trop ma femme pour lui demander ça. – Mais alors, comment faites-vous  ? – Il y a des femmes pour ça  !  » C’est-à-dire que par respect pour sa femme ce mari attentionné avait recours aux prostituées pour les plaisirs hors pénétration vaginale qu’il aimait  !

Mais la plupart des couples ont réagi différemment. La revendication de mariage d’amour venait aussi du rejet de la solution qu’imposait le mariage de raison  : le plaisir se recherchait hors du couple, avec les courtisanes et les prostituées, les amants ou les maîtresses. Si l’on voulait vivre la sexualité entre conjoints, si l’on voulait, comme le conseillaient les défenseurs de l’évolution du mariage, faire de sa femme sa maîtresse ou de son mari, son amant, il fallait changer ses pratiques, jouer – et varier ses jeux.

Bien informés par les magazines, féminins notamment, les couples se sont alors mis à explorer, en plus des variantes de position, fellation, cunnilinctus, sodomie, yeux bandés, membres attachés, ceintures de chasteté, vibromasseurs ou godemichés, sadomasochisme, etc. Tout ce que le sexologue genevois Willy Pasini a qualifié de « porno soft ». Et qui est bien, de fait, l’importation dans le couple de ce qui se pratiquait couramment au bordel.

La sexualité conjugale a donc profondément changé. Et, par là-même, la perception de la sexualité par l’ensemble de la société. Autrefois, seuls des «  libertins  » s’autorisaient une sexualité de pur plaisir. Les «  gens bien  » distinguaient la sexualité «  honnête  » de la «  débauche  » et de la «  perversion  ». Mais au fur et à mesure de l’avancée vers la fin du vingtième siècle, tous les tabous sont tombés, l’un après l’autre, et la majorité des gens aujourd’hui considèrent comme normales, et intéressantes, des activités sexuelles qualifiées encore récemment de «  déviantes  ».

Mais, bien sûr, la société n’a jamais été parfaitement homogène, et il y a toujours eu des couples pour vivre une sexualité joueuse et diversifiée. Très curieusement, mais très logiquement, c’est parmi les couples catholiques fervents que l’on a les témoignages les plus précis sur la période intermédiaire, le début du vingtième siècle  : quand l’un ou l’autre des membres du couple, ou les deux, aimait la sexualité, si le couple n’était pas croyant, il n’avait aucune réticence à recourir aux amants, aux maîtresses ou à la prostitution. Si le couple était très croyant, c’était entre conjoints qu’il cherchait son épanouissement. Mais l’Église catholique est sévère sur ce qui est légitime, même dans le couple officiel  : le plaisir ne peut être lié qu’à un acte dont la finalité procréatrice n’est pas entravée  ! D’où les lettres de ces croyants à leurs directeurs de conscience, précieux témoignages pour connaître leur sexualité concrète  : quand ce qui les fait jouir n’est pas directement lié à l’acte procréateur, sont-ils dans le péché  ? Les responsables ecclésiastiques n’imposent-ils pas une sexualité irréaliste  ? «  Le plaisir pour la femme peut-il indifféremment être donné par le mari à la femme ou par la femme elle-même  ?  » demande une épouse. Un mari explique  : «  Dans l’accomplissement de l’acte du mariage, ma femme n’éprouve aucune sensation. Il faut pour que cela soit une excitation prolongée avec la langue à la partie supérieure du vagin...  » C’est un vrai casse-tête d’essayer de concilier les possibilités de l’épouse et la règle catholique  : «  Ma femme doit-elle pourvoir elle-même (à son plaisir), et cela, avant ou pendant ou après l’acte conjugal  ?  » «  Car il faut admettre que pour elle (la jouissance) n’a rien à voir avec les joies conjugales, puisque son acte, elle le provoquera seule... Elle n’a pas besoin du mari (…) Peut-elle sans danger de faute agir indistinctement avant ou après l’acte conjugal, car il y a de certain qu’elle doit le provoquer elle-même.  »

Ce sont bien des comportements sexuels «  déviants  » selon la norme religieuse (masturbation, cunnilinctus, etc.) que ces fervents croyants pratiquent habituellement, au point même d’accuser leurs censeurs  : «  C’est un fait que vos lois provoquent des situations angoissantes. Je ne voudrais pas en avoir la responsabilité, car il me serait intolérable de savoir que je fais souffrir volontairement. Cela ne vous révolte pas d’être obligé de troubler des ménages qui seraient unis, tranquilles, sans votre (enseignement)  ? Et puis au fond, tout au fond de vous-même, vous n’y croyez certainement plus à ces prétendus devoirs…  » (D’après Martine Sevegrand, L’Amour en toutes lettres. Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel, 1996)

Ces croyants ont donc réellement participé à l’évolution des pratiques sexuelles conjugales en revendiquant l’épanouissement sexuel dans le couple amoureux.

Le mariage d’amour a longtemps été une chimère. Mais quand il a fini par s’imposer, il a profondément bouleversé, et de façon inattendue, les comportements sexuels de notre société. Et son évolution n’a pas fini d’avoir des répercussions, imprévisibles, sur notre vie privée comme sur notre vie sociale.


(Laurence Caron et Yves Ferroul, Le Mariage d’amour n’a que 100 ans, Odile Jacob, 2015.)


(Voir le différent avec le quotidien officiel du Vatican : Un livre scandaleux)