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Dr Pierre Janet de l’Institut, professeur au Collège de France.


Préface à la Psychopathia sexualis

du Dr Richard von Krafft-Ebing,

ancien professeur de psychiatrie à l’université de Vienne.




En 1886, le psychiatre viennois Krafft-Ebing fait paraître son ouvrage, sous-titré « Étude médico-légale à l’usage des médecins et des juristes ». Nous en retenons l’étude de la sexualité enfantine, le classement des psychopathies sexuelles et des perversions, le répertoire important de cas concernant une grande variété de pratiques sexuelles.

Krafft-Ebing déclarait perverse « toute extériorisation de l’instinct sexuel qui ne répond pas aux buts de la nature, c’est-à-dire la reproduction, lorsque l’occasion d’une satisfaction sexuelle naturelle est donnée ». Et il divisait les perversions en deux grands groupes : « d’abord celles où le but de l’action est pervers (sadisme, masochisme, fétichisme, exhibitionnisme) ; ensuite celles où l’objet est pervers, l’action l’étant le plus souvent en conséquence (homosexualité, pédophilie, gérontophilie, zoophilie, auto-érotisme) ».

Il proposait un classement clinique des psychopathies :

1. Paradoxie, ou émotion sexuelle en dehors de l’époque physiologique normale.

2. Anesthésie, ou absence de l’instinct.

3. Hyperesthésie, ou exagération de l’instinct (nymphomanie, satyriasis, etc.).

4. Paresthésie, perversion de l’instinct, due à des excitations inadéquates.


Le traducteur, René Lobstein, a raison de rappeler que la nature de l’ouvrage ne peut se comprendre si l’on n’a pas en tête la différence des droits allemands et français à l’époque : « Tandis qu’en somme, la loi française entend ignorer tout ce qui se passe à huis clos, hors de la vue d'autrui, entre personnes majeures agissant toutes en plein consentement – aucun crime ou délit ne pouvant exister quand toutes ces conditions sont réalisées – la loi allemande a, jusqu'à présent, puni une seule sorte d’« actes contre nature » et aussi l'inceste consommé même à huis clos et entre personnes majeures consentantes. Autrement dit, la loi française veut surtout protéger les mineurs, punir les violences et réprimer le scandale public. Allant plus loin, la loi allemande punit en eux-mêmes, et quelles que soient les circonstances, deux sortes d'actes qu'elle tient pour particulièrement répréhensibles. »


Dans sa préface, le psychiatre français Pierre Janet va contester la réduction de la sexualité humaine à la reproduction et insister sur l'importance des actions de jeu comme caractéristique de l'espèce humaine, dans tous les domaines, et en particulier dans la sexualité. Il dédramatise aussi le regard porté sur d'autres comportements qualifiés de pervers, et que lui réfère aux apprentissages généraux antérieurs. Il propose une définition du trouble pathologique sexuel sur des critères médicaux de souffrance et de danger pour soi et pour autrui qui se détache du jugement moral et que l'on retrouve dans les textes d’aujourd'hui (DSM IV).




Préface


Richard de Krafft-Ebing, né à Mannheim en 1840, élève de Friedereich à Heidelberg, de Griesinger à Zurich, médecin de l'asile d’Illenau (Grand-Duché de Bade) en 1864, puis professeur à l'université de Strasbourg, à celles de Graz et de Vienne, a décrit pour la première fois d'une manière complète les troubles de la vie sexuelle. Les études précédentes de Moreau (de Tours) et de Tarnowski étaient fort incomplètes, et le livre de Krafft-Ebing eut dès le début un très grand succès. Cet ouvrage était épuisé depuis longtemps quand le professeur Albert Moll, de Berlin, entreprit en 1923 une nouvelle édition. M. Albert Moll, éminent psychiatre, était bien connu par ses travaux sur « la façon de sentir sexuelle contraire » ; il était fréquemment désigné comme expert dans les affaires de mœurs par les tribunaux allemands, ce qui lui donnait une grande expérience dans l'étude des troubles sexuels. D'ailleurs il avait eu des relations personnelles très étroites avec Krafft-Ebing ; il avait poursuivi avec lui, pendant des années, une correspondance scientifique sur leurs études communes ; il était bien désigné pour exprimer de nouveau la pensée de l'auteur.

Cette nouvelle édition de la Psychopathia Sexualis a un caractère tout particulier : le livre est singulièrement augmenté, la traduction française de la première édition avait 592 pages, la traduction de la nouvelle édition en a 907. Le nombre des chapitres passe de 5 à 21 ; des chapitres entiers, comme ceux qui traitent de l'exhibitionnisme, de la pédophilie, de la zoophilie ont été entièrement refaits. Des chapitres entièrement nouveaux sur « les tendances amoureuses bizarres », sur « l'auto-sexualisme » ont été ajoutés : M. Moll sépare de l'homosexualité « la façon de sentir sexuelle contraire », qu'il a particulièrement étudiée. Les observations de Krafft-Ebing sont naturellement conservées, mais M. Moll a ajouté de nombreuses observations personnelles. Les auteurs postérieurs à Krafft-Ebing sont étudiés, car il a fallu tenir compte des nouvelles études sur l'anatomie et la physiologie des organes sexuels et les interprétations surtout physiologiques ont dû être modernisées pour être mises en rapport avec ces nouvelles études. Cette nouvelle édition n'est pas tout à fait un ouvrage nouveau, car des parties de l'ouvrage ancien et surtout la méthode clinique, la direction des études à la fois psychologiques et cliniques sont conservées, mais c'est un ouvrage entièrement renouvelé et la part du nouvel éditeur est considérable.

Un tel ouvrage présente au point de vue psychologique et médical une grande importance, car « la vie sexuelle constitue un facteur considérable dans l'existence individuelle et sociale, et détermine une impulsion puissante pour le déploiement des forces, pour l'acquisition de la propriété, pour la fondation d'un foyer, pour l'éveil des sentiments altruistes... En somme, toute l'éthique et peut-être une bonne partie de l'esthétique et de la religion prennent leur origine dans le développement des conduites sexuelles ». Les troubles innombrables de ces conduites sexuelles ont des conséquences graves, non seulement pour la santé physique et morale de l'individu, mais encore pour la vie et le bonheur des autres : ils donnent naissance à toutes sortes de problèmes juridiques à propos desquels la compétence dans ces questions très spéciales est indispensable. La traduction française de ce livre était nécessaire et nous devons remercier le traducteur M. R. Lobstein du travail considérable qu'il a accompli d'une manière si heureuse pour nous permettre l'étude d'un ouvrage fondamental.

Une première et importante partie de l'ouvrage porte sur l'anatomie des organes sexuels, sur la physiologie et la psychologie de l'instinct sexuel tout à fait mises au courant des dernières études. Krafft-Ebing faisait remarquer, dans la première édition de son livre, qu'il avait démontré l'apparition très précoce de phénomènes nettement sexuels dès les premières périodes de l'enfance, que l'on considérait à tort comme des périodes de neutralité sexuelle. Il faut aussi rappeler les travaux de M. Moll sur les deux tendances fondamentales dont la réunion constitue l'instinct sexuel, la tendance à la détumescence et la tendance à la contrectation dont l'étude est nécessaire pour comprendre les diverses altérations de l'instinct. Ces deux tendances constituent, si je ne me trompe, les deux degrés élémentaires de la fonction génératrice, au stade réflexe élémentaire où il n'est question que du réflexe de détumescence, et au stade suivant des actions perceptives ou suspensives où se constitue la tendance au rapprochement et à l'embrassement d'un autre individu.

Je voudrais ajouter une réflexion sur un point qui me paraît avoir quelque importance à propos des actions de jeu qui se développent aux stades psychologiques supérieurs dans l'espèce humaine. L'amour proprement humain, qui va présenter tant de perturbations, ne doit pas être considéré comme tout à fait identique aux fonctions sexuelles des animaux. Chez les animaux, ces fonctions sont beaucoup plus simples et n'occupent pas une partie aussi considérable de la vie : leur exercice peut être réduit ou supprimé pendant des périodes assez longues sans que des troubles importants se manifestent. Ce qui caractérise l'amour humain, c'est que, chez les hommes, ou du moins chez beaucoup d'hommes il prend une importance beaucoup plus considérable, il occupe une grande partie de la vie, il absorbe l'attention, il se complique de toutes sortes d'idées sur le rôle qu'une autre personne doit jouer dans notre vie. Les hommes, peut-être parce qu'ils cherchent toujours à se développer davantage, à s'élever dans l'évolution des êtres, ont constamment besoin d'excitation psychologique. Ils trouvent cette excitation en terminant une action facile par la réaction du triomphe, par un arrêt de l'action qui permet un gaspillage des forces mobilisées pour cette action et devenues surabondantes. Les actions recherchées et exécutées d'une manière particulière pour procurer ce triomphe et ce gaspillage deviennent des actions de jeu et l'homme a appris à jouer avec toutes ses fonctions pour en tirer ce bénéfice. Il joue avec l'alimentation, avec la boisson, avec la marche, avec le langage et de très bonne heure il a appris à jouer avec les fonctions sexuelles.

Ces fonctions sexuelles, en effet, présentent au point de vue du jeu de grands avantages. Ce sont des tendances importantes, primitives et comme telles fortement chargées. Leur activation, quand elle ne présente pas trop de difficultés, laisse libre une grande quantité de forces résiduelles qui jouent un grand rôle dans la jouissance sexuelle. En outre, depuis bien des siècles, se sont groupées autour de l'acte sexuel des conduites relatives à la conquête des femelles ou à la conquête des mâles par des luttes variées, à la victoire sur les rivaux, à l'admiration d'un sexe pour l'autre, à la courtisation, etc. Toutes ces tendances éveillées, puis arrêtées rapidement, vont donner lieu à des jeux, à des triomphes qui ajoutent leurs excitations aux précédentes. C'est pourquoi la recherche des rapports sexuels n'est pas chez l'homme uniquement déterminé par le besoin de détumescence, par l'instinct de contrectation, par des idées de fécondation et des représentations de famille, mais par des impulsions à la recherche de l'excitation qui dans certaines circonstances peuvent devenir considérables.

Ces études physiologiques et psychologiques ne sont dans ce livre que l'introduction à une description complète des troubles que peut présenter chez l'homme la conduite sexuelle, troubles toujours considérés comme des anormalités, souvent comme des crimes et que le médecin justement considère comme pathologiques. Le plus souvent il s'agit de troubles des conduites sociales, car il ne faut pas oublier que la fonction sexuelle ne peut s'exercer normalement qu'avec le concours d'une autre personne et qu'elle a nécessairement un côté social : sur chacune de ces conduites sexuelles, l'ouvrage de Krafft-Ebing et de M. Moll nous présente des réflexions psychologiques intéressantes.

À propos du fétichisme, il nous montre que la civilisation a modifié chez l'homme les facultés de réaction sexuelle : l'odorat qui jouait primitivement un grand rôle, car la femme doit avoir une autre odeur que l'homme, a beaucoup perdu de son importance. L'efficacité des charmes originels est en grande partie supprimée par l'habillement : il en résulte que l'homme civilisé doit être tout autrement porté que l'homme primitif à des découvertes de signes excitants. La concordance dans le temps du premier essai sexuel avec une impression tout à fait hétérogène peut déterminer, comme le remarquait déjà Binet, la forme particulière du désir. Les auteurs insistent beaucoup sur une loi importante, c'est que souvent le moyen de l'excitation exagère son importance et devient un but poursuivi pour lui-mêmenullune bonne description clinique. Le sentiment de la conquête et de la victoire qui était un des éléments surajoutés à l'instinct sexuel se développe et inspire le désir d'imposer aux partenaires des souffrances physiques ou des humiliations morales. Je vois en ce moment un homme intelligent et en apparence normal, mais asthénique et disposé aux obsessions, qui pendant des années tourmentait sa femme pour qu'elle consentît à lui laisser exécuter sur elle l'acte sexuel devant des témoins. Maintenant il a l'obsession singulière d'exiger que sa femme s'accuse elle-même d'un adultère qu'elle n'a pas commis. Au fond il sait fort bien que cette accusation est injuste, mais il veut que sa femme s'humilie en demandant pardon de cette faute imaginaire.

Dans le masochisme au contraire l'instinct sexuel est fortifié par la représentation de la soumission à une autre personne et des mauvais traitements infligés par elle. Les malades s’enivrent à la pensée d'être martyrisés par cette personne aimée et en arrivent au délire bizarre de l’equus eroticus, au rêve d'être transformés par elle en bêtes de somme et à toutes sortes d'actes répugnants. L'étude de telles servitudes sexuelles montre l'influence irrésistible que certaines femmes peuvent exercer sur des hommes aux nerfs faibles.

L’étude de l'homosexualité est aujourd'hui plus à la mode, quoiqu'il ne faille pas la séparer des autres perversions sexuelles. Krafft-Ebing considérait ce symptôme comme un stigmate fonctionnel de la dégénérescence, plus tard M. Havelock Ellis a émis des doutes sur la tare héréditaire. Il est intéressant d'étudier chez ces malades les malformations du corps et des organes sexuels, de rechercher en particulier chez un individu considéré comme un mâle les particularités de l'autre sexe, une sorte d'hermaphrodisme corporel incomplet et même un hermaphrodisme moral. Mais il ne faut pas oublier que le plus souvent ces modifications physiques font défaut et qu'il s'agit uniquement de troubles psychologiques difficiles à expliquer. Les auteurs insistent sur le remplacement du but par les moyens, sur la symbolisation et surtout sur un état d'infantilisme de l'instinct sexuel dont le développement s'est arrêté au stade d'indifférenciation.

Un chapitre m'a vivement intéressé, celui qui traite d'un trouble particulièrement étudié par M. Moll la façon de sentir sexuelle contraire qu'il est juste de distinguer de l'homosexualité. Plusieurs observations sont tout à fait remarquables, elles nous montrent chez des hommes le développement extraordinaire du désir d'être des femmes, qui transforme non seulement les idées, le sentiment de défendre non l'honneur d'un homme mais l'honneur d'une femme, mais qui transforme encore les sensations corporelles et qui amène périodiquement des impressions analogues à celles de la menstruation. J'ai décrit des adultes tourmentés par l'obsession d'être de jeunes enfants, mais je n'ai pas eu l'occasion d'observer de si beaux cas de l'obsession de l'autre sexe. Il y aurait peut-être intérêt à comparer au point de vue psychologique ces deux genres d'obsession.

Il me semblerait également utile de tenir compte du jeu de l'instinct sexuel et des obsessions relatives à la recherche de l'excitation dans l'étude des perversions sexuelles précédentes. Ces auteurs déclarent pervers toute activation de l'instinct sexuel qui ne répond pas à l'intention de la nature qui est la reproduction. « Il y a phénomène pathologique lorsque les organes et les fonctions sont en disparate ; le membre viril est destiné à être introduit dans le vagin, si l'acte ne s'harmonise pas avec cette conformation des parties génitales il y a là un disparate qui fait apparaître le cas non seulement comme anormal mais comme pathologique ». S'il en est ainsi, je crains que beaucoup d'actions humaines ne méritent d'être considérées comme pathologiques. La bouche de l'homme doit servir à l'alimentation utile, les hommes mangent trop, boivent trop et s'intéressent à la cuisine ; les pieds sont faits pour marcher et il y a des hommes qui dansent et même qui marchent sur leurs mains, la parole est faite pour donner des ordres et pour demander des secours et il y a des hommes qui bavardent dans les salons pour ne rien dire. Par une foule d'inventions les hommes se vantent de transformer les fonctions originelles de leurs organes. Si les actes sexuels ne doivent servir qu'à la procréation, je crains bien que, surtout depuis la découverte des procédés anticonceptionnels, il n'y ait un nombre énorme de ces actes qui deviennent pathologiques. La transformation des moeurs et même la transformation de la famille qui s'opère sous nos yeux montrent bien que la vie sexuelle ne doit pas toujours être jugée à un point de vue aussi sévère. À mon avis, il est nécessaire d'ajouter un mot : il y a trouble pathologique quand l'acte sexuel, exécuté d'une manière quelconque, devient excessif et dangereux pour l'individu ou pour les autres membres de la société et se trouve par conséquent en opposition avec les lois sociales, quand l'impulsion à cet acte considéré comme excitant devient trop grande, trop exclusive, détermine des déséquilibres dans les forces psychologiques et tend à produire des souffrances et des désordres mentaux.

Un grand nombre d'hommes présentent d'une manière chronique ou périodique de la dépression, ils souffrent d'une réduction des forces psychologiques disponibles et cherchent par tous les moyens possibles une excitation qui leur paraît nécessaire. Cette recherche devient dangereuse quand elle est exagérée, quand elle n'est plus arrêtée par aucune considération et surtout quand elle se fixe brutalement sur un acte particulier qui a eu momentanément quelque succès. Dans mes études sur l'alcoolisme, j'ai insisté sur l'observation de ce jeune professeur étranger, sujet à des dépressions périodiques très douloureuses et qu'il supportait sans pouvoir les modifier pendant des années. Entraîné un jour pendant une de ces périodes dans une beuverie d'étudiants, il sent « le voile qui recouvre sa tête se déchirer, il me semblait, dit-il, que je renaissais et commençais une vie nouvelle ». À la suite, il est devenu dipsomane et est arrivé au plus profond degré de l'intoxication. Je crois encore l’observation de Mme V.... très instructive : cette femme dans une grande crise de dépression a été conduite dans un grand magasin, et un petit vol qu'elle a commis par maladresse l’a tellement excitée qu'elle a été guérie de sa dépression, mais en devenant kleptomane.

Les choses se passent exactement de la même manière dans le développement des impulsions sexuelles qui se développent à la suite de modifications générales de toute l'activité et comme des formes de l'impulsion à la recherche de l'excitation. Pour comprendre les variétés de ces impulsions sexuelles, il faut tenir compte non seulement des circonstances dans lesquelles s'est produite la première excitation, mais du caractère antérieur du sujet et de ses dispositions à chercher l'excitation dans l'activation de telle ou telle tendance. Les auteurs de ce livre nous ont bien montré une notion importante, c'est la variabilité de ces impulsions, le même malade peut être à un moment fétichiste, à un autre sadique ou masochiste. Je crois qu'il faut aller plus loin et reconnaître que le même malade peut être tantôt dipsomane, tantôt kleptomane, tantôt dromomane ou érotomane. Les impulsions à la domination chez les autoritaires qui sont si fréquentes ou les impulsions à la recherche d'une direction, à une soumission aveugle, peuvent s'être développées antérieurement et leurs combinaisons avec les impulsions sexuelles dirigeront le sujet vers le sadisme ou le masochisme. Les impulsions à la soumission complète peuvent même prendre un caractère mystique et combinées avec des impulsions sexuelles elles peuvent même déterminer ce qu'il faudrait peut-être appeler un masochisme mystique.

Une autre considération doit jouer un rôle : c'est celle du calcul des dépenses et des bénéfices dans ces excitations. La dépense exigée par un acte diminue nécessairement les bénéfices résultant du gaspillage après la réaction du triomphe. Or l'acte sexuel est un acte extrêmement coûteux, comme je l'ai montré bien souvent, qui présente bien des troubles chez les asthéniques. Quand on décrit les homosexuels qui veulent des relations avec des individus du même sexe, on n’insiste pas assez sur ce fait qu'ils ont surtout une phobie du sexe opposé. La phobie de la femme, chez beaucoup de jeunes gens, joue un rôle considérable dans une foule de troubles névropathiques. Souvent les malades en restent là et se bornent à avoir peur des organes féminins et même des leurs dont la sensibilité est troublée. Mais quand ils ont en même temps des impulsions sexuelles, ils se tournent vers des individus de leur propre sexe dont la fréquentation paraît moins coûteuse. À toutes les causes de l'homosexualité qui ont été si bien analysées, en particulier à la prolongation d'une période d'indifférenciation que je crois importante, je suis disposé à ajouter le rôle des scrupules et de la timidité sexuelle. Le groupe des invertis sexuels est un groupe complexe qui contient des troubles psychologiques fort différents. Un certain nombre de malades sont des scrupuleux, tourmentés par des obsessions et des impulsions criminelles. Ils se croient entraînés à l'homosexualité, comme ils se croient entraînés aux sacrilèges ou à l'homicide. J'en ai rapporté bien des exemples, d'autres sont des timides qui considèrent l'amour normal comme plus dangereux et plus immoral. Ils sentent dans le sexe opposé une différence morale et physique qui les gêne et qui rend les relations sociales et corporelles plus difficiles. Enfin, il faut ajouter une mauvaise éducation de l'automatisme sexuel qui rend l'acte homosexuel plus habituel et plus simple chez des abouliques ennemis de toute innovation et de tout effort.

Ces quelques réflexions montrent seulement le vif intérêt que j'ai pris à la lecture du grand ouvrage de Krafft-Ebing et de M. Moll. Ses auteurs ont bien montré la relation des perversions sexuelles et des dégénérescences, j'ai essayé d'indiquer l'importance de cette conception et la relation qui unissait les perversions sexuelles aux autres obsessions et aux autres troubles de l'asthénie psychologique. En replaçant ces troubles dans les cadres des névro-psychoses on ne fera que suivre la direction psychologique et médicale donnée par la Psychopathia Sexualis.

16 janvier 1931.

Dr Pierre JANET

  

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