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Les positions amoureuses


A priori, même pour ceux qui limitent la sexualité humaine au problème de la reproduction, le choix de la position ne devrait avoir pour critères que l’efficacité de fécondation, et, entre positions également efficaces sur ce point, le goût de chacun, c’est-à-dire la satisfaction plus ou moins grande qu’il en retire. En fait ce n’est pas du tout ce qui se passe : dans le rapport sexuel, les positions respectives de l’homme et de la femme sont déterminées par leurs positions respectives dans la société en général. Et le médecin, comme le philosophe, cherchera à donner une caution rationnelle, scientifique, à cet « état de fait » qui lui semble « naturel ».

Ainsi la position de l’homme couché sur la femme a toujours paru normale dans notre civilisation alors même que tous les animaux pratiquaient systématiquement une autre position, le mâle placé dans le dos de la femelle. L’être humain se distinguait ainsi de l’animal dans sa sexualité, même matériellement, et on a survalorisé cette différence : elle devient la preuve qu’un humain n’est pas un animal et ne doit pas se comporter comme tel. Mais la rencontre d’autres civilisations a montré qu’il n’y avait là rien de « naturel » : la surprise des populations devant notre façon de nous accoupler oblige à réfléchir. Car certains peuples ont été choqués par ce qu’ils ont interprété immédiatement comme une domination de l’élément mâle sur l’élément féminin. Dans d’autres sociétés, en effet, les mythes mettent à égalité les deux principes indispensables à la fécondité de la nature, et les humains, dans leur participation à l’œuvre générale de fécondité, respectent cette égalité : l’homme et la femme se couchent sur le côté, face à face, et aucun des deux ne peut prendre sans scandale le dessus sur l’autre. Les Bororos du Brésil considèrent que la position des Blancs est une injure pour celui qui est dessous, d’autant plus grave que l’attitude égalitaire devant l’amour correspond à une conception de l’au-delà où les conjoints seront réunis dans la position amoureuse. Les Dogons s’unissent l’homme face à l’ouest, couché sur le côté droit, la femme face à l’est, couchée sur le côté gauche, afin de continuer les gestes primitifs des dieux. « Peut-être, dans ces conditions, sommes-nous fondés à penser que nos propres gestes s’enracinent, sans que nous en ayons conscience, dans un lointain passé ». Nous faisons partie d’une aire culturelle allant de l’Asie à l’Afrique occidentale où le premier acte sexuel est celui de l’union du Ciel et de la Terre (d’après Bastide, p.63). Notre position d’accouplement s’analyserait alors selon nos propres mythes comme mimant le Ciel fécondant la Terre, qui est pénétrée par la pluie et les graines. Or le Ciel recouvre la Terre, et la Terre est passive, se laisse pénétrer : il n’y a pas d’égalité entre les deux principes, et l’opposition s’établit entre supérieur et inférieur, entre actif et passif.

Ces mythes et cet imaginaire nous donnent peut-être une explication des comportements sexuels de l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les Grecs ont réservé le « missionnaire » à l’épouse et la position inverse, où la femme chevauche l’homme et que nous nommons « Andromaque », à la maîtresse. Dans une société qui distinguait bien la femme-mère, responsable du foyer, de la femme esclave, servante du plaisir du maître, l’épouse est dessous afin d’être fécondée, l’hétaïre ou la prostituée chevauchent afin de faire jouir. La qualité de l’échange érotique implique que la femme qui doit faire jouir ait la liberté de ses mouvements afin de pouvoir agir et participer : c’est libérée du poids de l’homme, en étant sur lui, qu’elle y parvient le mieux. Tandis que la femme mère de famille a un rôle dans l’équilibre de la société : mythiquement responsable de la fécondité, elle ne peut pas abandonner son rôle ; et le comportement moralement dégradant pour elle, ce serait d’être compagne de plaisir. D’ailleurs un bon mari ne peut lui demander cela, comme l’explique Plutarque, qui ne se voit pas envoyer chercher sa femme « dans la journée, au milieu des occupations du ménage », et la faire « sortir de son appartement pour une telle besogne » (Symposiaques, III, VI) !

Les Romains partagent la même répartition des rôles entre l’homme et la femme, l’épouse et la prostituée. L’homme, chef de clan, serait la risée de ses pairs si l’on apprenait que sa femme le « monte ». D’ailleurs, comme le sexe du partenaire n’était pas une affaire de principe à Rome, le problème était le même avec un compagnon mâle : le maître pouvait avoir les amants qu’il voulait pourvu qu’on ne puisse imaginer d’autre rôle pour lui que actif. Ce qui expliquait l’indulgence complice pour tout lien avec un esclave adolescent, mais la méfiance quand la maturité lui venait, car il était alors plus difficile de croire que le jeune homme était toujours passif ! D’où l’ironie des textes satiriques envers ceux qui tentent de reculer le temps de la séparation en rasant soigneusement la première barbe de leur favori pour donner le change à l’entourage.

Qu’une femme de bonnes mœurs puisse chevaucher est un problème, et le couple formé par Hector et Andromaque alimente la polémique : Hector était un grand guerrier et ne pouvait avoir un rôle passif, de même qu’Andromaque était respectable à la fois comme épouse et comme mère et ne pouvait « monter » son mari. Pourtant il fallait se rendre à l’évidence, et dans une épigramme où il reproche à sa femme son peu de sensualité (elle garde ses vêtements, embrasse comme si c’était sa grand mère, ne bouge ni ne parle) Martial évoque les épouses modèles, « Pénélope qui avait coutume de toujours tenir sa main où tu sais », et la femme d’Hector qui « chevauchait son époux » (Épigrammes, XI, 104). C’est-à-dire que certaines femmes irréprochables ont su allier la dignité d’épouses et le jeu érotique en s’autorisant la position qui libérait leur corps pour ce jeu.

Quand les moralistes romains veulent exprimer la décadence des mœurs, ils ne parlent pas, comme nos prophètes de malheur, de la multiplication de l’adultère (le maître a toujours eu des rapports avec ses esclaves masculins ou féminins, ou avec les femmes de ses subordonnés, et ce que fait de son côté un être aussi peu important que sa femme lui est indifférent), ni de la montée de l’homosexualité (qui a toujours été là, à égalité avec l’hétérosexualité). Mais ils stigmatisent les comportements contre nature des femmes romaines qui se mettraient, d’après eux, à chevaucher comme des prostituées : si les matrones ne respectent plus l’ordre, la société ne peut que s’écrouler, répètent Juvénal comme Sénèque devant cette prétention que la nature condamne absolument : « Nées pour le rôle passif, elles ont inventé, monstrueuses libertines, de saillir le mâle ». C’est d’ailleurs ce que dit saint Paul aux Romains : « Dieu les a livrés à des passions avilissantes : car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature (I, 26) », c’est-à-dire, dans ce contexte, en renversant les positions « naturelles ».

Voilà le fond d’imaginaire social sur lequel se greffe le jugement moral porté sur les positions. Comme les médecins, grecs ou romains, ne semblent pas avoir prêté une attention particulière aux positions, pour le plaisir comme pour la conception, ils ne modifient pas les données du problème. C’est la conviction sociale de la domination masculine qui imprègne les esprits, et, étant donné qu’elle se perpétue après la fin du monde antique, le raisonnement des penseurs demeure toujours le même.

Au viie siècle les Etymologies d’Isidore de Séville donnent comme une évidence l’opposition entre actif et passif superposée à la différence des sexes, puisque ce théologien relie le nom de l’homme, vir, à la force, vis, et celui de la femme, mulier, à la mollesse, mollities.

Près d’un millénaire plus tard, on retrouve la répartition romaine des positions dans le monde aristocratique français de la Renaissance où les mêmes valeurs de hiérarchie sociale vont induire les mêmes choix de comportement. Ce qui impose de lourdes contraintes au plaisir féminin.

L’ouvrage de Brantôme Les Dames galantes (1600) nous offre une réflexion suivie sur les contraintes que les représentations sociales imposent à la sexualité. Dans la première partie (1er Discours) l’auteur remarque que tout homme, quel que soit son rang, domine la femme qu’il « possède » :


L’homme allègue... que la victoire est bien plus grande quand il tient sa douce ennemie abattue sous soi, et qu’il la subjugue et la dompte à son aise et comme il lui plaît ; car il n’y a si grande princesse ou dame, qui, quand elle est là, fût-ce avec son inférieur ou inégal, n’en souffre la loi et la domination qu’a ordonnées Vénus parmi ses statuts ; et, c’est pourquoi la gloire et l’honneur en demeurent très grands à l’homme...

C’est une fâcheuse souffrance que d’être subjuguée, ployée, foulée, ... et qu’on dise : « Un tel m’a mise sous lui... ». (p.42)


L’orgueil de caste conduira donc des femmes nobles à refuser de déchoir de leur rang et à imposer leur domination jusque dans le jeu amoureux :


J’ai ouï parler d’une fort belle et honnête dame, fort portée à l’amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante et si fière et si brave de cœur qu’elle (...) ne voulait jamais souffrir que son homme la montât et la mît sous soi et l’abattît, (...) attribuant à une grande lâcheté de se laisser ainsi subjuguer et soumettre (...). Mais elle voulait toujours garder le dessus et la prééminence. Jamais elle ne voulut s’adonner à un plus grand que soi, de peur qu’usant de son autorité et de sa puissance il pût lui donner la loi, et la pût tourner, virer et fouler ainsi qu’il lui eût plu ; mais en (amour) elle choisissait ses égaux et inférieurs. (p.42)


Cette dame pouvait ainsi leur dicter leur comportement, de sorte que : « debout ou assis, ou couchés, jamais ils ne purent se prévaloir sur elle de la moindre humiliation, ni soumission, ni inclination qu’elle leur eût rendu ».

Obnubilé par le symbolisme social des positions, ainsi que par les fantasmes d’animalité liés à certaines d’entre elles, Brantôme va jusqu’à critiquer les théologiens qui tolèrent d’autres postures. Il estime que c’est un abus de les autoriser par exemple quand la femme est trop grosse pour avoir des rapports dans la position habituelle : « Il vaudrait mieux que les maris s’abstinssent de leurs femmes … plutôt que de souiller le mariage par de telles vilainies » (p.38).

« Souiller », « vilenie » : le langage est affectif encore plus que moral, et le parti pris ne fait l’objet d’aucune mise au point rationnelle.


De leur côté, les médecins vont chercher des raisons pour expliquer et justifier la position de l’homme dominant qui, pour eux, est à l’évidence la position normale. Déjà Avicenne (980-1037) avait semé le doute en se demandant si la fécondation n’était pas gênée voire empêchée par la position de l’utérus quand la femme est sur l’homme. Passant vite du doute à la certitude, les médecins finissent par expliquer que, quand la femme est dessus, l’utérus, ce vase de la fécondation, a son orifice dirigé vers le bas et donc ne va pas pouvoir se remplir de la semence mâle, ou bien va la laisser s’écouler si elle a pu pénétrer. C’est ce que confirme au xviiie siècle le chirurgien De Lignac, dans son ouvrage De l’Homme et de la Femme :


Je n’entends pas conseiller aux époux ces postures inventées par la débauche et le libertinage le plus effréné, capables de causer la stérilité... (p.294)

Toute posture qui tend à écarter de la jouissance les fruits qu’on a lieu d’en espérer est contraire aux lois naturelles... (p.295)

La femme qui, loin d’attendre mollement entre les bras de son mari les caresses dont il va la combler, s’élance au-dessus des plaisirs, en saisissant une place qui ne lui est pas destinée, trouble l’ordre des choses. (p.298)


Les « lois naturelles » et « l’ordre des choses » évoqués comme caution ne sont que le constat d’habitudes (peut-être dominantes, mais sûrement pas exclusives). Les vérifications de l’affirmation que la posture « inverse » cause la stérilité ne sont pas effectuées, et cette conviction reste fondée sur une pure réflexion théorique à point de départ métaphorique : un vase renversé ne peut garder son contenu. Cette absence d’ancrage dans l’expérience concrète aboutit à proposer exactement le contraire de ce qui était recommandé à d’autres époques, par exemple quand le romain Lucrèce écrivait :


(Pour obtenir une grossesse) il ne faut pas non plus négliger le mode même du doux acte de la volupté : c’est dans la position des femelles quadrupèdes, semble-t-il bien, que la femme conçoit le plus sûrement, car les germes atteignent mieux leur but dans cette position qui abaisse la poitrine et élève les reins (De la Nature, IV, 1256-60).


Brantôme trouve scandaleux que l’on puisse croire cela :


Il y a des femmes qui disent qu’elles conçoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et étranges que par celles qui sont naturelles et communes, d’autant qu’elles y prennent plaisir davantage, surtout quand elles s’accommodent more canino (à la manière des chiens), ce qui est odieux. (Premier discours, p.38)


Le langage est toujours affectif, et cherche à disqualifier les femmes par la comparaison animalière : leur dire qu’elles sont des chiennes est péjoratif, alors qu’il suffit peut-être de les évoquer dans cette position comme des juments, des cavales, des biches, des gazelles… De plus, une telle réaction refuse de prendre en compte l’expérience concrète des femmes, alors qu’elles parlent aussi de leur plus grande jouissance : n’est-ce pas délibérément vouloir les brimer que de disqualifier une position qu’elles disent leur donner davantage de plaisir ?

Quoi qu’il en soit, jusqu’à nos jours, cette position reste entachée de faute morale parce que sa finalité n’est que le plaisir, et que l’on pourrait s’en passer si on visait simplement la procréation. En fait il n’est pas question de plaisir parce que le seul problème est de ne pas troubler l’ordre des choses : « l’hymen n’aura pas à s’applaudir de la complaisance de l’homme qui laisse usurper ses fonctions » écrivait De Lignac (p.298).


Au xixe siècle c’est cette « complaisance » qui étonne et qui sera au centre des réflexions médicales. L’opposition entre la « nature » active de l’homme et la passivité féminine va être renforcée de manière caricaturale. Tout comportement où un homme n’agit pas mais se laisse faire sera la preuve d’un trouble psychologique : éprouver du plaisir en abandonnant le rôle actif à la femme ne peut être que le signe d’un tempérament masochiste, voire d’une nature homosexuelle ! Ainsi c’est dans le chapitre « Masochisme » de sa Psychopathia Sexualis écrite en 1892 que Krafft-Ebing parle de l’accouplement où « la femme est placée au-dessus et l’homme au-dessous » (p.259). Aimer cette position devient un symptôme de perversité.

Plus près de nous, dans les années 60, le docteur Valensin expliquera :


Un homme est susceptible... de ressentir un plaisir inconnu dans une position coïtale subalterne et veule, de même qu’il aime être conduit en voiture ou massé par une femme ; à un degré de plus et avec l’habitude, son émoi confine au masochisme et même à la névrose d’abaissement... Des psychiatres ont suspecté la posture de l’homme semblable à celle ordinaire d’une femme d’être un signe d’homosexualité latente (cité par Zwang, p.244-245).


Un vrai homme conduit lui-même son véhicule, et ne peut s’abandonner aux caresses jusqu’à en être ému. La phobie des comportements qui risqueraient de paraître efféminés et de faire prendre la personne pour un homosexuel est un des éléments les plus constants de la construction de la personnalité masculine dans notre civilisation. Shere Hite dans son enquête sur les hommes, et Élisabeth Badinter dans XY, de l’identité masculine, en exposent les étapes : pour être un garçon, il faut d’abord se distinguer des filles, et cela se fait dans l’enfance ; plus tard, il faudra être un vrai homme, afficher la « virilité » afin de se distinguer des hommes efféminés. Un des signes de cette évolution est que pour insulter leurs camarades les garçons les traitent de filles quand ils sont petits, de pédés à partir de l’adolescence.

Il est particulièrement instructif de voir des médecins par ailleurs si libérés des tabous de la société (et le rôle de pionnier joué par Georges Valensin pour la sexologie française est exceptionnel) entériner sans scrupules la domination masculine dans les jeux amoureux. Leurs écrits soulignent qu’on touche là à l’un des piliers essentiels de l’ordre établi : pour beaucoup d’individus l’homme doit dominer en tout sinon la société s’écroule.

On ne peut alors s’étonner des réactions que manifesteront les femmes qui ont un tant soit peu de dignité, et qu’Alice Schwarzer, par exemple, a écoutées ; elles tenteront, comme les aristocrates du xvie siècle, de renverser les rôles, ou de les équilibrer : « Cela m’a terriblement agacée qu’il soit toujours sur moi et toujours le plus actif… » (La Petite Différence, p.94). Ou encore :


Je ne sais pas comment ça se passe chez les autres hommes, mais il ne peut pas supporter, lui, que je sois plus forte ou au moins aussi forte que lui. Il doit prouver sa supériorité dans tous les domaines et à tout prix, sur le plan sexuel aussi. Il ne peut avoir un orgasme que s’il est « dessus »… Tout ce qui se situe en dehors du coït n’est pour lui qu’une compensation… (p.85).


Cependant, le fait d’être pénétrée n’est pas en soi cet acte magique que croient les hommes :


Nous avons baisé pour de bon. Le monde s’est écroulé. J’ai compris ce que j’avais perdu. Avant on était pour ainsi dire à égalité (on se masturbait ensemble, jusqu’à jouir), mais cette « pénétration » qui passait pour être la meilleure, la plus belle des choses, pour moi ça n’avait rien de formidable. Je me sentais si dominée, totalement dominée. J’étais sous lui, il était dessus… (p.241).


Si toute relation saine est rendue impossible, si l’homme s’accroche à sa domination, certaines préfèrent fuir ces partenaires figés dans un rôle à tenir, et fort peu intéressants. Au point parfois de vanter les amitiés ou les amours féminines :


Avec une femme j’ai plus de chance de vivre une relation d’égalité. On se partage équitablement le travail, à la maison par exemple. Je trouve que c’est bien de ne pas s’accrocher à cette idée : je suis l’homme, je dois faire tel ou tel travail, je suis la femme, je suis faite pour telle ou telle tâche. Dans une relation entre femmes ça n’existe pas. On n’a pas de rôle à jouer, on n’a pas besoin de mimer la faible femme ou le mâle. Avec une femme, je peux me laisser aller… (p.97).


Et pourtant : « Les relations hétérosexuelles pourraient être aussi belles s’il n’y avait pas cette dépendance… » (p.177).

Une autre façon de réagir est de briser les conventions habituelles :


Je sors avec des types assez jeunes, souvent des étrangers, de classe inférieure : des artisans, des ouvriers. Nous couchons ensemble. Mais je ne leur demande rien de plus, et c’est réciproque. Peut-être est-ce pour moi la seule façon de ne pas me sentir inférieure… Pendant toutes ces années, je n’ai jamais été perdante… (p.206).


La recherche de rapports égalitaires dans le couple et la sexualité passe par des remises en cause dans le choix du partenaire (son sexe ou sa classe sociale) mais aussi et toujours dans le type de jeu amoureux, la nature de la position à adopter.


Aujourd’hui, malgré la conviction médicale qu’une femme peut être enceinte quelle que soit sa position dans le rapport, et que le plaisir peut être atteint dans des positions variées, pour certains médecins contemporains la certitude demeure : « anatomiquement c’est la position face à face », avec l’homme dominant la femme, « qui est la plus normale » (Hornstein, 132). En plus de l’absurdité de cette affirmation (car pour un mammifère c’est sûrement la position quadrupède qui est la plus anatomique), on ne voit pas pourquoi les positions de plaisir, qui sont fondées sur le jeu avec les possibilités physiques, devraient, dans le domaine sexuel et lui seul, respecter une « normalité anatomique ». Est-ce que je ne dois pas faire du tir à l’arc parce que la norme anatomique dans l’espèce humaine est d’avoir les deux épaules dans le même plan frontal ? Qu’une position soit moins « normale » ne devrait donc pas la disqualifier, pas plus qu’on ne peut dire que sauter en hauteur comme le font les athlètes actuels est moins normal anatomiquement que le rouleau californien, qui l’est lui-même moins que le ciseau, qui l’est évidemment moins que le saut de face pratiqué aux débuts. Jouer avec le corps et inventer des mouvements nouveaux, inédits, fait partie de l’humanisation.

Encore une fois, le fondement de l’avis médical sur les positions amoureuses n’est pas du domaine de la science médicale.


Une telle assurance, qui n’est fondée sur aucune preuve scientifique, ne peut s’expliquer que par la persistance de la phobie du plaisir chez ceux qui monopolisent la parole sur la sexualité, puisque c’est chevauchant son homme que l’on montre la femme qui cherche à jouir et à faire jouir : les évocations du plaisir se font toujours par des représentations du cheval érotique, des fresques de Pompéi aux miniatures médiévales censées représenter l’adultère et la fornication, des comportements attribués aux sorcières jusqu’aux scènes érotiques de nos films contemporains.

Et tout cela est scandaleux quand on sait par l’écoute des femmes l’importance que cette position a pour leur accession à la jouissance. Alfred Kinsey signalait déjà que « la plupart des personnes qui l’ont pratiquée la considèrent comme celle qui détermine le plus souvent l’orgasme chez la femme » (p.729). Et Shere Hite confirme : « cette position... ne procure pas automatiquement l’orgasme ; elle donne simplement à la femme une liberté de mouvements qui lui permet de rechercher sa propre satisfaction, ce qui explique pourquoi elle est si efficace pour tant de femmes » (Le Rapport Hite, p.244).

À notre époque, les médecins devraient être libérés des arguments anciens, puisque le lien nécessaire entre coït et fécondation n’est plus au premier plan, que nous aspirons à une réelle égalité entre hommes et femmes, que le couple s’imagine plus dans l’échange et la réciprocité que dans les rôles figés d’actif et de passif. D’autant plus, comme le constate le Dr Zwang, que toutes ces affirmations, prélogiques, irrationnelles, peuvent être renversées, sans difficulté : pourquoi l’essence de la virilité ne serait-elle pas pour l’homme « d’être couché sur le dos en dressant fièrement vers le Ciel son phallus érigé ? » (Zwang, p.239). D’ailleurs on a déjà remarqué que c’est une idée de « sabreur » que de se représenter la pénétration comme active et la réception comme passive : avec une image de dévoration, la bouche serait l’élément actif et la chose ingérée, l’élément passif : « À ce moment-là, si je l’ai vraiment attendue et désirée, ce n’est pas une pénétration, c’est… quelque chose comme une préhension. Je prends le sexe de l’homme ». Une femme qui sait s’imaginer avec un intérieur dont elle doit explorer les possibilités n’est pas « prise ». C’est elle qui invite chez elle un homme, c’est elle qui utilise le corps de l’homme pour éveiller en elle des sensations différentes, c’est elle qui prend, accapare une verge pour son plaisir. Ainsi Brantôme peut attribuer à la femme un tout autre imaginaire de la relation sexuelle :


La femme dit : Oui, je le confesse, que vous vous devez sentir glorieux quand vous me tenez sous vous et me dominez ; mais aussi, quand il me plaît, s’il ne tient qu’à tenir le dessus, je le tiens, par gaîté et une gentille volonté qui m’en prend, et non pour une contrainte. (Bien plus), quand ce dessus me déplaît, je me fais servir par vous comme d’un esclave ou forçat de galère, ou, pour mieux dire, vous fais tirer au collier comme un vrai cheval de charrette, et vous, travaillant, peinant, suant, haletant, vous efforçant à faire les corvées et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moi, je suis couchée à mon aise, je vois venir vos coups ; quelques fois j’en ris et en tire mon plaisir à vous voir en de tels troubles ; quelques fois aussi je vous plains, selon ce qui me plaît, ou que j’en ai de volonté et de pitié ; et après avoir en cela très bien passé ma fantaisie, je laisse là mon galant, las, recru, débilité, énervé, qui n’en peut plus, et n’a besoin que d’un bon repos et de quelque bon bouillon confortatif. Moi, pour telles corvées et tels efforts, je ne m’en ressens nullement, sinon que j’ai été très bien servie à vos dépens, monsieur le galant, et n’ai pas d’autre mal sinon de souhaiter quelque autre homme qui m’en donnât autant, à peine de le faire rendre comme vous ; et ainsi, ne me rendant jamais, mais faisant rendre mon doux ennemi, je rapporte la vraie victoire et la vraie gloire… (1er Discours, p.42-43).


Il suffit de changer sa façon de voir, et de ne pas se laisser manipuler par le point de vue terroriste de certains hommes qui jugent de tout en fonction de leur pénis, et veulent imposer aux femmes, et aux autres hommes, le même critère d’évaluation.

L’enjeu est toujours le même : c’est encore le rejet du plaisir qui est à l’œuvre, sous couvert d’explications rationnelles. Parler des positions en liaison avec le plaisir amènerait à se détacher de toutes ces sottises : ce lien est le seul et unique problème qu’elles devraient soulever. En termes d’apprentissage de la jouissance, le « missionnaire » serait considéré comme peu favorable pour l’homme qui désire apprendre à maîtriser son éjaculation en restant immobile dans le vagin de sa partenaire, et qui alors doit tenir sur les coudes et les genoux sans occupation érotique possible ; peu favorable aussi pour la femme, qui se sent écrasée et coincée, et donc limitée dans ses recherches d’un mouvement efficace. Mais une fois l’habileté acquise, les femmes peuvent trouver cette position plus confortable, aimer sentir le poids de l’homme, être entourées, serrées ; bien calées sur le dos, elles peuvent être complètement détendues, se laisser aller, avec les mains libres pour caresser, étreindre ; le contact des peaux est plus important, l’impression de fusion bien plus intense. Au contraire, allongé sur le dos, l’homme a tout le temps d’apprendre à s’abandonner, à penser à autre chose qu’à la pénétration, à vivre la caresse sans être obnubilé par la maîtrise de l’éjaculation. La femme, elle, a alors tout loisir d’explorer l’efficacité de tel ou tel mouvement, en jouant sur la cambrure des reins, en variant la pression et le rythme du frottement contre le pubis de son compagnon, afin de provoquer son orgasme ; sans compter que la caresse clitoridienne est plus aisée (il ne faut pas oublier qu’une femme sur deux a des orgasmes lors de la pénétration à condition d’être caressée ou de se caresser elle-même en même temps).

La levrette est la position qui a le plus d’impact fantasmatique. L’homme pénètre au milieu des rotondités charnues, il cogne contre ces fesses qui sont un des signaux érotiques les plus forts qu’une femme adresse à ses congénères mâles. Pour la femme, être à quatre pattes, ou à genoux buste appuyé, est très souvent vécu comme excitant au plus haut point. Le mouvement est possible, balancement de tout le corps ou creusement rythmé des reins ; la caresse clitoridienne est aisée. Il semble aussi que l’absence du partenaire en face d’elles libère beaucoup de femmes, qui retrouvent alors plus facilement leur concentration sur leur jouissance. Peut-être même qu’ainsi certaines se sentent moins surveillées, n’ont pas l’impression que leur visage et les signes de leur excitation sont épiés, donc s’abandonnent plus aisément et s’oublient mieux. Mais la pénétration est moins profonde, les fesses tenant à l’écart le ventre de l’homme, ce qui est parfois positif quand la verge est de taille importante. L’angle entre le pénis et le vagin est en général très favorable à l’intensité des sensations pour l’un comme pour l’autre. Il ne faut pas non plus nier que le caractère « animal » de cette position en renforce la puissance émotive chez la majorité des personnes, la tension entre l’attirance et l’appréhension étant un des grands moteurs de l’érotisme. Certaines femmes se sentiront plus à l’aise et retrouveront des mouvements plus efficaces en étant allongées complètement à plat.

Les « petites cuillères » (où les deux personnes sont allongées sur le côté, l’homme dans le dos de la femme) sont une position décontractée, détendue. Les femmes en parlent favorablement, aimant être prises et caressées, se laisser faire, afin de se détacher progressivement des soucis quotidiens et de sentir monter en elles leur désir. Les hommes y trouvent une image moins stressante du rapport puisqu’ils peuvent prendre le temps de caresser et d’embrasser sensuellement. Comme le jeu érotique est diffus, là aussi l’homme peut apprendre à maîtriser son éjaculation : être dans sa partenaire sans obligation de bouger frénétiquement pour la faire jouir donne la possibilité de sentir les nuances de son excitation, de jouer avec son flux et son reflux, d’en imprégner le corps et le cerveau. L’obésité de l’un des deux, la grossesse de la femme, sont aussi des occasions de tester cette position qui par son confort donne tout son temps au couple pour jouer amoureusement. Et là aussi les mains sont libres pour la caresse clitoridienne. (D’après Ferroul, « Les jeux de l’amour »)

Ce n’est pas la peine d’établir un catalogue complet : l’aventure est individuelle, et chacun doit affronter le risque de la remise en question.


Le rôle du médecin est de permettre à chacun de trouver ce qui est le plus favorable à son plaisir en fonction des circonstances (conformations respectives des corps, grossesse, obésité, paralysies diverses, douleurs musculaires et articulaires…) comme en fonction de ses apprentissages.

Et pas du tout d’édicter une norme exclusive alors qu’il n’a pas d’argument médical pour l’étayer.

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Dessin d'après une cruche du Vè s.

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