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SEVEGRAND Martine, L'amour en toutes lettres, Questions à l'abbé Viollet                         sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel Histoire, 1996.


La femme qui jouit et la femme incompétente


L’idée la plus communément reçue aujourd’hui est que les femmes sortent d’un siècle où leur sexualité a été brimée, ou simplement non reconnue, par des hommes qui ne la prenaient pas en considération et se contentaient de se servir de leurs corps pour leur propre plaisir de machos.

Jusqu’à la fin des années soixante, les femmes mariées auraient été de façon générale soumises à la sexualité de leurs maris, supportant par devoir ou par force leurs désirs, dégoûtées d’un acte qui ne leur vaut que des désagréments, esclaves de leurs maternités. Les responsables, évidemment, ce sont les maris, égoïstes et obsédés sexuels…

Or nous avons une documentation précise pour les années 1920-1940 qui bat en brèche cette opinion : les lettres écrites par les couples catholiques à l’abbé Viollet, directeur de revues sur le couple et la famille, montrent qu’il y a deux catégories d’épouses chrétiennes. Les unes connaissent leur corps et savent jouir, les autres, non : les premières poseront des questions sur la façon d’harmoniser les principes de l’autorité ecclésiastique avec leur volonté de jouir, les secondes se plaindront des contraintes du « devoir conjugal ». Les maris des premières sont des hommes attentifs au plaisir de leurs femmes, soucieux de ne pas les priver de ce qu’ils considèrent comme un droit. Les maris des secondes sont présentés comme des égoïstes, ne pensant qu’à leur propre plaisir et peu préoccupés par ce que vivent leurs femmes.

La question se pose donc : est-ce que ce sont les hommes qui rendent leurs femmes inaptes au plaisir, ou est-ce que ce sont les femmes ignorantes de leur plaisir et incompétentes en sexualité qui sont rebutées par l’acte conjugal, méprisent leurs maris qui, eux, ont du désir, et rejettent cette activité dont elles ne savent pas profiter ?


Les règles de l’Église catholique

L’abbé Viollet rappelle constamment les principes qui doivent informer les conduites des croyants. Martine Sevegrand les résume :

La théologie morale avait fixé deux règles fondamentales. La première est que l’acte conjugal ne peut être accompli pour la recherche exclusive du plaisir… Les « actes vénériens » ne sont licites que lorsqu’ils sont ordonnés à une des fins légitimes du mariage, d’abord et surtout la procréation, mais aussi le « remède à la concupiscence ».

Deuxième règle : la semence masculine ne doit pas être détournée de sa fin, l’insémination. L’orgasme masculin doit rester attaché à l’acte conjugal intégral, appelé « acte parfait » puisqu’il est associé à l’éjaculation. C’est donc la perte du sperme fécondant qui justifiait la condamnation du plaisir complet de l’homme hors du coït. On l’a vu, les privautés, appelées « actes incomplets » ou « actes imparfaits », devaient s’arrêter au seuil de l’éjaculation. (p.290-291).

La doctrine morale n’interdit pas aux époux de se donner des marques d’amour mais à condition de ne pas déclencher la jouissance complète. (p.296)


Les femmes compétentes

Les femmes sont nombreuses à écrire, contrairement à l’idée qu’elles seraient trop pudiques sur de telles questions.

Demandes d’une femme : « Le plaisir pour la femme peut-il indifféremment être donné par le mari à la femme ou par la femme elle-même ? Est-ce que sont graves seulement les mauvaises pensées où on recherche en dehors de son mari ou de sa femme la pensée de l’acte conjugal ? Est-ce que les pensées de scènes indécentes, ou de peintures réalistes que vous donnent certains livres, même bons (sont moralement des fautes graves) ? Est-ce que les pensées qui se présentent journellement à notre esprit, si on ne s’y complaît pas, mais qu’on les accepte en passant, ne sont que des fautes vénielles ? On arriverait alors à ne plus rien lire et même à ne plus rien voir s’il en était autrement…" (p.29)

Demande d’un mari : Dans l’accomplissement de l’acte du mariage, ma femme n’éprouve aucune sensation. Il faut pour que cela soit une excitation prolongée avec la langue à la partie supérieure du vagin. L’acte du mariage est ensuite accompli par moi totalement. (Commettons-nous une faute) du fait que les jouissances sont décalées ?

Un autre mari : est-il permis de provoquer manuellement chez sa femme une excitation allant jusqu’à amener une grande sensation voluptueuse (…) ? (p.33)

Un couple : la femme ressent le plaisir complet pendant certains actes préparatoires à l’acte conjugal (et la femme savait s’exposer à ressentir le plaisir complet en accomplissant ces actes préparatoires) : veuillez me dire, je vous prie, Monsieur l’Abbé, si la femme a commis un péché (en ne jouissant pas pendant l’acte lui-même). (p.292)

Une femme : veuillez me dire si, au moment de faire l’acte conjugal, le mari peut faire ressentir par sa femme la jouissance dernière par des moyens manuels ou autres plutôt que par le moyen ordinaire et naturel, ou si la femme doit y pour voir elle-même, et cela, avant ou pendant ou après l’acte conjugal. Et si, l’effet dernier étant arrivé pour le mari, ce dernier peut continuer le mouvement du moyen naturel afin de donner la jouissance à son épouse qui ne l’a pas ressentie en même temps que son époux pendant l’acte conjugal ?

Une femme est plus explicite encore : si pour le mari le plaisir complet n’est permis que dans l’acte conjugal, en est-il de même pour la femme alors que la jouissance féminine a d’autres caractéristiques ? « Car il faut admettre que pour elle (la jouissance) n’a rien à voir avec les joies conjugales, puisque son acte, elle le provoquera seule, et qu’il n’entraîne aucune perte extérieure. Elle n’a pas besoin du mari et du reste cet acte ne peut en rien influencer la procréation (…) Peut-elle sans danger de faute agir indistinctement avant ou après l’acte conjugal, car il y a de certain qu’elle doit le provoquer elle-même » (p.297).

Une autre reconnaît : parfois mes sens éprouvent un besoin immense de jouissance… Abandonnée ainsi à moi-même, il m’est arrivé d’y prendre un fugitif plaisir, et même de provoquer moi-même cette jouissance dont le besoin devenait impérieux et débordait ma volonté. (p.321)

Toutes ces femmes savent donc se caresser, avoir du plaisir clitoridien ou du plaisir pendant la pénétration. Elles ont des pensées érotiques, et les aiment, comme elles aiment être léchées.

Et leurs maris tiennent à leur donner leur plaisir, parce qu’elles y ont droit (p.29), qu’elles le méritent bien (p.31).

De telles pratiques vont à l’encontre de beaucoup de préjugés sur la vie sexuelle des croyantes de cette génération.


Les femmes incompétentes

Mais d’autres correspondantes ignorent tout du plaisir sexuel, sont choquées par les gestes et les actes auxquels se livrent leurs maris, et cherchent à les éviter au maximum.

« L’acte conjugal lui-même me répugne depuis longtemps… » (p.251), « ma femme a toujours eu une répugnance pour les rapports sexuels » (p.273, « elle se croit souillée » (p.274), « cet acte est trop humiliant, jamais je ne pourrai me résoudre à l’accomplir » (p.279), « ce n’est que plusieurs jours après (le mariage) que je pus accomplir l’acte du mariage, et ce fut chez ma femme un tel dégoût… » (p.279-280), « la réalité du mariage a été pour moi un écœurement » (p.311), « je fus profondément déçue…, (je n’ai ressenti) rien qu’un profond dégoût… Je sens encore (dix ans après !) l’humidité poissante d’un liquide entre mes cuisses qui me dégoûtait au-delà de toute expression » (p.314). En somme, ce n’est pas pour ça que l’on se marie, tout de même ! (p.282)

Cette expérience de la sexualité amène ces femmes à éprouver haine et mépris pour leur mari, et même pour les hommes en général.

Bien évidemment, certaines ont raison de se révolter contre un mari égoïste, qui ne tient absolument pas compte de la fatigue des maternités, des problèmes de santé, de l’épuisement physique de leur compagne. La vie d’une femme est alors un calvaire (le cœur de Dieu est dur pour la femme, p.266), que certaines acceptent par conviction religieuse (les femmes d'aujourd'hui doivent être à la hauteur des martyres des premiers temps de l'Église), mais contre quoi d’autres se révoltent. La revue leur donne raison : « L’homme qui accepterait délibérément la mort possible, la maladie ou des inconvénients graves pour sa femme plutôt que de renoncer à l’union conjugale, ne doit-il pas être considéré comme un coupable et un criminel ? » (p.255).

Mais restons aux cas ordinaires, où le mari n’est pas un méchant homme, même s’il est maladroit parce que lui aussi s’est gardé pur pour son épouse.

L’abbé Viollet, dans ses réponses, secoue ces épouses rebutées par la sexualité conjugale. Il peut se montrer compréhensif : « Il est probable que l’éducation de cette jeune femme a dû être faussée à l’époque où s’exalte la sentimentalité féminine. En lui cachant tout ce qui a trait à l’union des corps ou en lui présentant cette union comme un mal, une sorte d’erreur de la nature, on a par avance effarouché sa pudeur et créé une idée purement ‘cérébrale’ contraire aux aspirations et aux désirs de la nature (…) La femme se refuse à manifester un désir qui lui apparaît d’un ordre inférieur, parce que le corps y est trop intimement mêlé. » (p.277) Il rappelle la place de la chair, voulue par Dieu, dans l’état de mariage : « Si l’acte conjugal vous est pénible, songez, pour triompher de cette répugnance, qu’il est voulu de Dieu, qui a voulu en faire un moyen d’union entre les époux et l’instrument providentiel de la procréation. En l’acceptant généreusement, vous verrez diminuer vos répugnances… » (p.251) « L’impression de violation de soi-même, de manque de loyauté, de dégoût de soi, est purement suggestive, et elle est fausse. Elle provient de ce que la personne s’est fait une fausse conception de ses devoirs et des liens qui unissent la chair et l’esprit. C’est un peu comme une personne qui refuserait de manger sous prétexte que la manducation est une fonction animale et qu’elle nous oblige à des actes apparemment sans noblesse, voire même assez bas et vulgaires. » (p.253)

Une telle argumentation me paraît déjà très peu positive, l’abbé se refusant à parler de plaisir, de recherche de jouissance, comme les femmes que j’ai qualifiées de compétentes. Mais que dire d’autres arguments, qui semblent accréditer l’idée qu’il y a vraiment là une fonction « basse et vulgaire », mais qu’il faut l’accepter parce que « c’est comme ça », un point c’est tout, et voulu par Dieu : « Il faut reconnaître que, pour une âme élevée, il y a souvent une certaine humiliation qui résulte des manifestations inévitables de l’instinct sexuel dans le mariage (…) Mais qu’y faire, sinon relever toute cette misère de l’humaine faiblesse par un véritable amour… » (p.254), La revue conseille d’éduquer les jeunes filles en leur disant « que le mariage n’est pas une partie de plaisir, mais un grand devoir » (p.267).

D’autres réponses nous apparaissent d’une grande insensibilité, voire d’une cruauté certaine : « Derrière ces fausses apparences de pudeur ou de frigidité se cache peut-être le vulgaire égoïsme d’une femme qui ne veut pas accepter les risques d’une grossesse » (p.278). Que dire de certains confesseurs qui répondent : « même si je devais mourir d’une maternité, je devais accepter les lois du mariage puisque mon mari refusait la continence » (p.310).


Conclusion

Au vu de ces témoignages, les femmes apparaissent bel et bien responsables de leur réussite sexuelle. Certaines ont eu la chance de découvrir leur orgasme dans les jeux du couple (ou par elles-mêmes, comme le suggèrent des demandes de caresses à faire personnellement) : elles ont des maris soucieux de procurer à leur épouse le plaisir auquel ils estiment qu’elles ont droit. D’autres sont incompétentes, et rejettent la sexualité

Mais ces femmes incompétentes ont des excuses, car l’État et la religion ont tout fait pour les maintenir dans l’ignorance. L’État, en interdisant toute publicité sur la contraception (de 1920 à 1970), et en ne prenant pas en charge l’éducation sexuelle, rend improbable la découverte d’informations sérieuses sur la sexualité conjugale. L’Église catholique, par ses tabous et ses interdits arbitraires, interdit aux fidèles pratiquants de vivre la sexualité comme un jeu, aux femmes d’explorer leur corps et leurs sensations. De plus, elle conforte de fait tous les scrupuleux dans leur propension à fuir une activité aussi animale, instinctive, « sale ». Et dégradante.

Le résultat est là : des couples d’ennemis ou des couples  meurtris.

Nous ne pouvons mieux conclure que par cette citation d’un extrait de la lettre d’une veuve :

« C’est un fait que vos lois provoquent des situations angoissantes. Je ne voudrais pas en avoir la responsabilité, car il me serait intolérable de savoir que je fais souffrir volontairement. Cela ne vous révolte pas d’être obligé de troubler des ménages qui seraient unis, tranquilles, sans votre (enseignement) ? Et puis au fond, tout au fond de vous-même, vous n’y croyez certainement plus à ces prétendus devoirs… » (p.148)


En réunissant ces lettres de catholiques croyants se posant des questions sur la qualité de leur vie sexuelle, Martine Sevegrand nous offre un témoignage extrêmement intéressant sur la vie sexuelle intime des couples d’une période cruciale pour comprendre la nôtre. Et les drames vécus par ces épouses et ces maris, torturés par les injonctions de leur Église qui sont de fait impossibles à mettre en pratique, ne peuvent nous laisser indifférents.

Et nous bouleversent souvent...



  

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Françoise Vandenbussche, L'Amour Séquentiel ou la Vie Secrète,        éditions Bénévent, 2011.



« Au bord de l'hiver une dame sans âge assise sur un banc face à une mer du Nord calme, à marées lentes sous un ciel brumeux » se souvient : « j'ai l'impression d'avoir vécu tout mon temps en première ligne, en inconsciente transgression quasi permanente de tout l'ordinaire de ce temps, en participation active à toutes les mutations mentales culturelles et techniques, comme au charnel intense de l'humain, sous toutes ses formes, avec ses merveilles et ses drames, en liberté, sans remords et sans regrets ».

Françoise Vandenbussche nous entraîne alors « dans son impossible mémoire ».

« Femme chirurgien, elle pratiqua pendant 40 années, avec en parallèle 15 années de peinture, puis 10 années d'écriture.

Prenant en grippe une image de grande sagesse et de vie exemplaire, voire de sainteté relative, qui commence à courir sur son compte, elle choisit d'écrire cette fois-ci ce qu'aurait pu être, ou ce qu'a peut-être été, cette vie secrète et privée que nous vivons tous, sous ce titre l'Amour séquentiel. »


Elle nous livre ainsi un récit vif de son parcours « affectif, amical, sensuel, amoureux et sexuel ». Avec grâce, elle en retrace les étapes parfois lourdes parfois légères, depuis les expériences de la fillette déjà frondeuse jusqu’à l’amour inattendu d’après les renoncements.

Le ton n'est pas au reproche, que mériteraient pourtant plusieurs des hommes et des femmes rencontrés. Pas de plaintes chez celle qui se refuse à geindre mais juge assez lucidement ses propres « imprudences ».

Pas de regrets pour les coups reçus en plein cœur, mais beaucoup de gratitude pour les plaisirs et les joies que tant de rencontres lui ont offerts. Une réelle émotion au souvenir des complicités féminines, pleines de fous rires et de silences, d’enfantillages et de sensualité. Une grande tendresse dans l'évocation des amitiés secrètes, fidèles jusqu'au lit de mort, nourries par la reconnaissance envers la personne qui vous a permis de connaître ces moments précieux du plaisir partagé. Une grande pudeur au sujet des atteintes physiques de ce corps qui a permis tant de jolies découvertes et tant de moments magiques avant d'imposer sa pesanteur et ses limitations.

Un très beau livre, évoquant avec une gourmandise contagieuse le profond bonheur d'avoir vécu pleinement sa sexualité : un livre à la fois discret et ouvert, léger et profond, drôle et émouvant.

Un merci à la vie.


Pour les sexologues, ce livre est un intéressant point de vue sur la sexualité qu’un être humain peut bâtir. À quoi nous sert la sexualité ? À avoir du plaisir, à nous déstresser, à nous réconcilier avec nous-mêmes, à renforcer des liens amicaux privilégiés, à souder une relation plus profonde… Mais, à partir des pauvres bases de la sexualité mammifère telle qu’elle s’impose à la biche et au cerf, la plupart ne font rien ; d’autres créent, mais dans des domaines différents ; certains seulement créent aussi en sexualité : notre auteur est de ces créateurs-là.

 

 

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GOUNELLE Laurent, Dieu voyage toujours incognito,

                                                       Anne Carrière, 2010.

                                      L'Homme qui voulait être heureux,

                                                       Anne Carrière, 2008, Pocket 2010


« Un homme vous sauve la vie, en échange de votre engagement de faire tout ce qu’il vous demande… pour votre bien. Le dos au mur, vous acceptez et vous vous retrouvez embarqué dans une incroyable situation… » Tel est le piège dans lequel Laurent Gounelle fait tomber son héros, réussissant ainsi à nous offrir à la fois une belle histoire énigmatique et une très belle réflexion sur nous-mêmes.

« Qu’est-ce qui peut nous permettre de dépasser nos inhibitions, nos peurs et nos conditionnements, pour sortir du chemin tout tracé de notre vie lorsque celle-ci ne nous apporte pas pleinement satisfaction ? »

Le héros se voit imposer des « missions » qui l’amènent à changer petit à petit le regard qu’il porte sur lui-même, à prendre confiance en ses capacités et à construire sa vie au lieu de subir. Les mécanismes des relations de voisinage ou des relations de travail nous sont expliqués, et les possibilités d’agir sur eux, et d’améliorer les rapports humains, deviennent compréhensibles en « regardant » comment s’y prend le héros. Étape après étape, alors que nous sommes pris par l’énigme de l’aventure, nous suivons le parcours de l’épanouissement d’un individu dont les difficultés ne sont pas, somme toute, très éloignées des nôtres. Nous prenons donc ainsi progressivement conscience des attitudes qui pourraient améliorer notre propre existence.

Si l’auteur nous entraîne à vivre l’évolution du héros, s’il nous piège dans sa fiction, il nous met aussi face à nous-mêmes dans le réel de nos vies et de nos renoncements, petits ou grands.

Une superbe façon de réfléchir aux entraves à l’épanouissement individuel, et de comprendre la variété des solutions concrètes que chacun peut mettre en œuvre – ou que tout thérapeute peut conseiller – dans le respect de soi et des autres.

Sur ma lancée, j’ai lu le premier livre de cet auteur, L’Homme qui voulait être heureux, actuellement en livre de poche, et dont le tirage a dépassé les 220000 exemplaires : plus petit, plus succinct, il est de la même veine, et ne peut que faire du bien (Pocket).



        

 

  


Jared Diamond, Le Troisième chimpanzé, Folio Essais, 2000 (1992).



Ce livre est un vrai bonheur pour clarifier ses connaissances et fonder solidement ses raisonnements sur les caractéristiques de l'espèce humaine, notamment sexuelles.

L'auteur, professeur de géographie, fort de son expérience de plusieurs années partagées avec les Papous de Nouvelle-Guinée (qui étaient encore à l'âge de pierre en 1930, quand ils rencontrèrent pour la première fois des Blancs) étudie l'évolution qui a mené la troisième ramification de la branche des chimpanzés jusqu'à l'Homme. Dans un mouvement constant de va-et-vient des animaux à l'humain, il scrute avec finesse et intelligence le fonds que nous partageons avec les animaux, comme l'origine de ce qui aboutira à nos singularités.

Il aborde ainsi les signaux de communication des animaux et le langage humain ; les origines animales de l'art ; les bienfaits de l'agriculture ainsi que ses conséquences malheureuses (comme l'accentuation extrême de l'inégalité entre sexes) ; l'usage des drogues. La réflexion sur la violence intraspécifique, sur notre expansion à toute la Terre et sur le comportement génocidaire d'une espèce qui anéantit ses congénères concurrents, est particulièrement enrichissante et très en liaison avec les problèmes contemporains. Pour penser en termes d'évolution l'utilisation de substances chimiques dangereuses, l'auteur s'appuie sur les caractéristiques rendant certains mâles animaux attirants pour les femelles tout en les exposant davantage aux prédateurs : il formule ainsi une hypothèse explicative de la toxicomanie très suggestive et riche d'applications pour la compréhension et la prise en charge du phénomène.

Ce type de réflexion fondée sur les contraintes évolutives est aussi appliqué à la sexualité : évolution de la sexualité humaine, « sciences de l'adultère », choix du conjoint et des partenaires sexuels, sélection sexuelle et origine des races, tous les problèmes sont ainsi revisités, éclairés et notre pensée aiguisée et enrichie. Par exemple :

« La dissimulation du moment de l'ovulation, la réceptivité sexuelle constante et la brièveté de la période de fécondité au sein de chaque cycle menstruel constituent un ensemble de facteurs garantissant que la plupart des copulations entreprises par les êtres humains sont effectués au mauvais moment pour que se produise une fécondation. »

« Quelle que soit la fonction biologique principale de la copulation humaine, on peut tenir pour assuré que ce n'est pas la fécondation, puisque celle-ci n'en est qu'une retombée indirecte occasionnelle. »

« Homo sapiens est l'espèce par excellence où l'objectif de la copulation s'est dissocié de celui de la procréation... »

« Pour les animaux, la copulation est un luxe dangereux. Pendant qu'ils se livrent à cette activité, un animal dépense de précieuses calories, néglige de rechercher sa nourriture, devient vulnérable aux prédateurs cherchant à le manger et aux rivaux désirant s'approprier son territoire. C'est pourquoi la copulation est une activité qui demanderait accompli dans le minimum de temps requis pour assurer la fécondation. »

« La dissimulation de l'ovulation et la réceptivité constante donne donc à la sexualité cette nouvelle fonction -- nouvelle au regard des normes de la plupart des mammifères – celle d'être un ciment social, et non pas simplement un mécanisme conduisant à la fécondation... Non seulement tous les signes de l'ovulation ont disparu, mais l'acte sexuel lui-même prend place en privé, soulignant la distinction entre partenaires et non partenaires sexuels au sein d'un même groupe social restreint. »

Pour ceux qui sont familiers de l'évolution, ce livre est une actualisation documentée. Pour ceux qui n'ont pas l'habitude d'aborder de cette façon les problèmes humains, il est une initiation pédagogique, recourant à de multiples exemples concrets, et dégageant les lignes de force d'une pensée stimulante.

  

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Sylvie Chaperon, Les Origines de la sexologie (1850-1900), Petite        Bibliothèque Payot, 2012 (Éditions Louis Audibert, 2007).


Sylvie Chaperon, historienne enseignant à l’université de Toulouse-Le-Mirail, nous offre une synthèse des études et des réflexions sur la sexualité entre le milieu du xixe siècle et le début du xxe.

Elle constate que, vers 1850, les médecins en général se mettent à étudier la sexualité selon la méthode expérimentale. Les très nombreux guides à l’usage des couples prônent une « hygiène conjugale » encore fondée sur la théorie des humeurs et des tempéraments, toujours vivante, mais de plus en plus remplacée par une approche physiologique du coït.

Les psychiatres, eux, experts auprès des tribunaux dans de multiples affaires de troubles à l’ordre public, vont soumettre la sexualité aux lois de l’évolutionnisme (que la dégénérescence peut contrarier). Ils sont à l’origine d’un vaste catalogue des « anomalies et perversions sexuelles » fondé sur la distinction entre comportements normaux et conduites déviantes. Cette distinction finira par être relativisée dans les dernières années du siècle, par la constatation que les patients de ces psychiatres étaient des délinquants et des criminels (ce qui faussait l’appréciation de leurs actes), par la publication d’enquêtes sur la sexualité de la population générale (les non délinquants ont somme toute les mêmes comportements sexuels que les délinquants), par le changement de point de vue qu’amènent les approches des psychologues, des féministes, des abolitionnistes, des néomalthusiens et des homosexuels. Les thérapies initialement proposées – aphrodisiaques ou traitements électriques, suggestions morales, hypnotisme – cèdent petit à petit la place à l’éducation à la sexualité, au renforcement de la résistance morale du patient, à l’appel à la liberté et à la responsabilité individuelle : prophylaxie et prévention sont de plus en plus préférées aux traitements curatifs.

Sylvie Chaperon met en valeur une nouveauté, la méthode expérimentale. Celle-ci se veut fondée sur l’observation. Auparavant, c’étaient les citations bibliques et patristiques qui servaient de preuves en morale et religion, et les citations des auteurs anciens servaient de preuves en médecine (et en sciences en général). Au xixe siècle, on rejette les anciens, et on exige des exemples récents : les praticiens donnent la narration des cas de leurs patients, sous la forme de récits de leur vie sexuelle, comme preuves pour étayer les théories. Les enquêtes viennent les compléter, fondées sur des questionnaires dont l’usage s’étend rapidement. La réflexion sur la sexualité se fait donc sur des bases nouvelles.

Une autre nouveauté vient de l’importance accordée à l’enfance. Alfred Binet, en 1887, attribue le fétichisme à un événement de l’enfance de l’individu, voire de sa petite enfance, et invite donc à explorer l’enfance du patient pour y rechercher l’élément déclencheur du trouble sexuel. Pour cela on peut aussi interroger l’entourage, qui permet d’aller en deçà des souvenirs des patients. De plus « pour démontrer l’instinct pervers, il faut le voir agir en dessous de la conscience, dans les états les plus élémentaires et inorganisés de la vie mentale, dans les situations de réflexes (l’automatisme, les rêves, le sommeil de l’hypnose) ou instinctives (les attirances et goûts sexuels, les manifestations de la pudeur). Ainsi s’impose l’idée que la vérité d’un individu loge dans son inconscient et dans sa sexualité ».

Un autre rappel de Sylvie Chaperon est bien venu aujourd’hui où l’on veut faire croire que ce sont les femmes du xxie siècle qui viennent tout juste de découvrir le rôle de leur clitoris. En 1887, P. Labarthe, dans son Dictionnaire populaire de médecine usuelle d’hygiène publique et privée, article « clitoris », écrit : « cette sensation voluptueuse du clitoris se trouve portée à son plus haut degré d’intensité par les attouchements délicats avec le doigt ou la langue, qui, chez beaucoup de femmes, déterminent seuls le spasme voluptueux que le rapprochement sexuel est impuissant à produire ». Tout y est, le rôle primordial du clitoris et la faible efficacité du coït pour obtenir un orgasme.

Joseph Lieutaud avait déjà expliqué, dans ses Essais anatomiques, en 1742, que l’érection du clitoris s’effectue vers le bas, ce qui, « en déjetant son gland au-devant du rebord supérieur de l’entrée vaginale, augmente les frottements que la verge est appelée à exercer sur l’organe le plus sensible de l’appareil génital chez la femme » : cette caractéristique est à la base des conseils contemporains sur les positions à prendre par les femmes qui voudraient jouir pendant le coït ! L’ensemble du corps médical estime même que « le clitoris est la source des sensations les plus exquises », qu’il est « le seul siège du sens et du spasme génésique chez la femme », de sorte « qu’on ne peut accorder au vagin aucune participation à la production du sentiment voluptueux dans l’organisme féminin ». En conclusion, pour ces médecins, « le canal vaginal n’est point l’organe sensorial » !

Un ouvrage agréable, vivant, qui fournit une bonne documentation de référence et permet une saine remise en cause d’idées reçues provoquées par un nombrilisme contemporain qui fausse toute réflexion sérieuse sur la sexologie.







  

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- SEVEGRAND Martine, L'amour en toutes lettres, Questions à l'abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel Histoire, 1996.

- GOUNELLE Laurent, Dieu voyage toujours incognito, Anne Carrière, 2010. L'Homme qui voulait être heureux, (2008) Pocket 2010.

- DIAMOND Jared, Le Troisième chimpanzé, Folio Essais, 2000 (1992).

- VANDENBUSCHE Françoise, L'Amour Séquentiel ou la Vie Secrète, éditions Bénévent, 2011.

- CHAPERON Sylvie, Les Origines de la sexologie (1850-1900), Petite Bibliothèque Payot, 2012 (Éditions Louis Audibert, 2007).

- OBROU Tarek,