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CRITIQUES DE TEXTES


Benoît XVI, Dieu est Amour, 2006




L’encyclique de Benoît XVI Dieu est amour réfléchit sur le sens de l'amour pour un catholique, ainsi que sur la façon dont l'Église catholique prend en charge la charité.


Pour ce qui est de la charité, le texte présente positivement l'institutionnalisation de l’aide aux démunis, et en fait une caractéristique chrétienne apparue dès les tout débuts de la formation du groupe.

Cette présentation est quelque peu idéalisante : Jésus est entouré d'un groupe de marginaux, ayant quitté leur vie sociale et professionnelle comme lui, et vivant aux crochets de quelques femmes riches.

À la mort de Jésus, ce groupe garde les mêmes règles de fonctionnement et même les institutionnalise : pour faire partie du groupe, il faut donner tous ses biens, seule possibilité pour que puissent vivre tous les inactifs sans ressources du groupe, très majoritaires. Ce qui explique la diffusion d’histoires qui en font un impératif, comme celle du jeune homme riche (Matthieu, 19, 16-22), ou comme celle d’Ananias et Saphira (Actes 5,1-1) : ces époux meurent pour n’avoir pas donné à la communauté la somme correspondant à la totalité de la vente de leurs biens, et ils sont condamnés à mort pour ce « méfait » notamment par Pierre. Quelle preuve de charité ! (Et quelle preuve d’amour de Dieu : dans cette anecdote, Dieu se montre vraiment charité !)

Un tel comportement (ne plus exercer de profession, et vivre de la charité publique) ne peut se comprendre que par la conviction que les temps sont révolus, que la fin du monde et le retour du Christ sont proches. Sinon il est un non-sens (et aujourd’hui aucune autorité de l’Église catholique ne le prône). Il a donc fallu, les années passant, la fin du monde ne survenant pas, et la nécessité de travailler pour vivre reprenant le dessus, adapter cette règle de vie qui s’est transformée en assistance aux plus démunis du groupe, puis de la société dans son ensemble, et les membres du groupe qui possédaient des biens n’ont plus été soumis à l’obligation de les vendre.

Le processus est réel, mais donc pas aussi angélique que le veut la présentation papale.


Cependant c’est essentiellement la première partie de l’encyclique qui pose des problèmes, dans sa façon de présenter l’amour humain : si un catholique veut réfléchir sur l’amour de charité envers le prochain, il aura dans ce texte de nombreux éléments pour l’aider ; mais s’il veut réfléchir sur l’amour sexué envers son conjoint, il ne trouvera que raisonnements truqués, falsifications et références manipulées.


Retenons quelques exemples de la façon de raisonner du pape :

  

  1. caricaturer pour mieux condamner

  

    1. en omettant une partie du réel

« Dans les religions (sous-entendu païennes) cette attitude (de soumission à l'amour) s’est traduite sous la forme de cultes de la fertilité auxquels appartient la prostitution « sacrée » qui fleurissait dans beaucoup de temples ». Et les prostituées de ces temples ne seraient pas des personnes mais des instruments, pour susciter la « folie divine » (§ 4).

La caricature se manifeste de plusieurs façons.

Dire que les prostituées sont là pour donner l’ivresse du divin n’est pas adéquat si on parle des cultes de la fertilité, et cherche à disqualifier ces rites comme simplement liés à la jouissance. Alors que les prostitués sacrés (des hommes et des femmes, d’ailleurs) ont pour rôle de permettre la « communion avec le divin » (comme le texte le note), la communion avec les forces de la fécondité dans la nature, puisque le rite consiste à mimer, à rejouer, l’union du dieu-père avec la déesse-mère, à lier le sort des humains à la force vive du monde. Et cet élément se vit dans un contexte d’ensemble d’où il tire sa cohérence : parmi les autres rites, on trouve aussi par exemple l’offrande des prémices des récoltes et des nouveaux-nés du troupeau.

L’importance des problèmes de la fertilité est telle qu’ils structurent profondément les mentalités des sociétés anciennes, la fécondité divine conditionnant celle du roi-Grand Prêtre, donc celle des terres du royaume, celles des animaux domestiques et celle de la population humaine, comme l’attestent les grands mythes depuis l’Antiquité babylonienne jusqu’au monde médiéval du roi Arthur.

C’est aussi caricaturer que de réduire le culte de l’eros dans les polythéismes à la prostitution sacrée. Les autres éléments du culte sont passés sous silence, alors qu’ils donnent une tout autre image de la sexualité humaine : car les polythéismes avaient aussi des déesses et des dieux de l’amour érotique (Amour et Aphrodite-Vénus, dieux amants et déesses amantes) et des divinités du lien conjugal (Zeus-Jupiter et Héra-Junon).

Il est facile de disqualifier la prostitution sacrée en la réduisant à une « dégradation de l’homme » (§ 54), mais beaucoup moins aisé d’être aussi négatif à propos de Vénus.

  

    1. en parlant des excès et non du cas général

« eros rabaissé simplement au ‘sexe’ devient une marchandise » (§ 5) parle de la prostitution, du proxénétisme et de la pornographie, mais pas de la sexualité érotique, qui, faut-il en douter, peut être « plaisante et inoffensive » sans être « haine » de son corps, malgré ce que dit l’autorité pontificale.

  

  1. jouer sur les mots

« Dieu aime l’homme », et « son amour peut être qualifié sans aucun doute comme eros, qui toutefois est en même temps et totalement agapè » (§9).

Est-ce avec tous les sens du mot eros, quand pour un grec l’eros s’exprime par l’excitation sexuelle, la réalisation d’un rapport sexuel, la recherche de jouissance physique, l’orgasme et l’éjaculation ? C’est ainsi que Dieu aime l’homme ? Alors pourquoi dire que l’amour de Dieu est eros, si ce n’est pour induire en erreur ?

  

  1. affirmer des contrevérités

    1. « Dieu est unique dans la Bible »

« Le Seigneur notre Dieu est l’Unique (Dt, 6, 4). Il existe un seul Dieu, qui est le Créateur du ciel et de la terre, et qui est donc aussi le Dieu de tous les hommes » (début du § 9). Or les Hébreux croient que les autres peuples ont leurs propres dieux, et opposent leur dieu à eux, qui les a sauvés d’Égypte, aux dieux de leurs voisins. Ils croient bien à un seul Dieu pour eux, qu’ils estiment plus efficace que les autres dieux de leurs voisins, ce qui ne les empêche pas à plusieurs reprises de leur rendre aussi un culte. Ce dont témoignent les nombreux passages stigmatisant l’idolâtrie des Hébreux, de l'épisode du veau d'or (Exode 32) à Nombres 25 et aux multiples rappels des Juges (2, 3, 4, 18...), avant les imprécations des prophètes. Donc Dieu n'est pas unique dans la Bible.

    1. « Dieu aime l’homme »

« (Dieu) choisit Israël et il l’aime, avec cependant le dessein de guérir par là toute l’humanité » (§ 9). Alors que le Dieu d’Israël demande à son peuple choisi de liquider les autres peuples (Nombres 31, Josué 10 et 11, 1Samuel 15 ou 22, etc.), stigmatise les étrangers et demande à Israël de ne pas agir comme eux, de ne pas s'allier à eux, de ne pas leur ressembler !

    1. Torah et humanisme

« Dieu … donne à Israël la Torah, … et lui indique la route du véritable humanisme » (fin du § 9). La Torah, avec les Dix commandements qui considèrent la femme comme un bien de son mari au même titre que son bœuf, et accepte l'esclavage comme une évidence, est en effet un remarquable fondement à l’humanisme ! Prendre un texte qui codifie les règles de vie d’un groupe bien daté historiquement (avec une structure sociale de type patriarcal qui n’est plus la nôtre aujourd’hui) pour un texte visant l’humanité en général, dans toutes les formes sociales que peuvent prendre les structures humaines, est vraiment léger. Nous rappelons le 10è commandement : « Tu n’auras de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, sa servante, son bœuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain » (Exode, 20, 17) (Traduction œcuménique de la Bible, 1975). Avec la mise en œuvre de ce droit de propriété, par exemple par Abraham, lors d'un passage en Égypte : ayant peur d'être tué par les Égyptiens qui voudraient s'approprier sa femme, Saraï, particulièrement belle, le patriarche demande à son épouse de se faire passer pour sa sœur. C'est ce qui a lieu : Pharaon prend dans son harem Saraï et comble de bienfaits son frère Abraham. Celui-ci a donc bien disposé à sa guise de son épouse, comme d'une marchandise à échanger avec Pharaon (Gen., 12, 11-20). Cf. aussi les cas similaires de Gen. 20 et 26, 6-14. Cf. aussi Exode, 21 qui traite du cas des serviteurs hébreux : si un homme vend sa fille comme servante et " si elle déplaît à son maître au point qu'il ne se l'attribue pas, il la fera racheter... S'il l'attribue à son fils... " (7-11). (Quant à la valeur attribuée au mariage et au couple, le Seigneur dicte comme règle à Moïse : le serviteur hébreu acheté doit recouvrer sa liberté au bout de six ans, mais partira seul, sans sa femme et ses enfants, si l'épouse a été donnée par le maître : cf. Exode, 21, 1-6).

  

  1. manipuler citations et références

  

    1. Le mythe de l’androgyne

« Dans le mythe évoqué par Platon, … à l’origine, l’homme était sphérique, parce que complet en lui-même et autosuffisant. Mais, pour le punir de son orgueil, Zeus le coupe en deux, de sorte que sa moitié est désormais toujours à la recherche de son autre moitié et en marche vers elle, afin de retrouver son intégrité » (§ 11). Ce mythe platonicien est utilisé pour justifier que « c’est seulement dans la communion avec l’autre sexe que (l’homme) peut devenir complet ». Ce qui est une manipulation scandaleuse de la citation, puisque pour Platon l'humanité sphérique de jadis se divisait en trois espèces, les sexes mâle, femelle et un troisième qui participait des deux, l'androgyne. Ce qui fait qu'à la suite de leur division par Zeus " tous ceux des hommes qui proviennent d'une section mâle et femelle de ces êtres appelés androgynes aiment les femmes ; la plupart des adultères sortent de cette espèce à laquelle appartiennent aussi les femmes qui aiment les hommes et l'adultère. Quant aux femmes qui proviennent d'une section féminine, ne s'attachant guère aux hommes, elles se portent de préférence aux femmes... De même les hommes qui proviennent d'une section masculine recherchent le sexe masculin. Parce qu'ils sont une tranche de mâle, tant qu'ils sont jeunes ils aiment les hommes, et se complaisent à se coucher et à s'enlacer avec eux. Et, parce qu'ils sont naturellement les plus mâles, ils sont aussi les plus courageux des garçons et des adolescents... Lorsqu'il arrive à celui qui aime les garçons ou à tout autre de rencontrer sa moitié, ils sont alors saisis l'un pour l'autre d'une sympathie, d'une affinité et d'un amour si merveilleux qu'ils ne veulent plus se séparer, ne fût-ce que d'un instant " (Platon, Le Banquet). Oui le mythe se veut une explication de l'attirance d'un être humain pour un autre, non il n'est pas une justification de l'hétéro-sexualité. La conclusion du pape au § 11 est intellectuellement scandaleuse et injustifiable.

  

    1. Le mariage monogamique

« À l’image du Dieu du monothéisme, correspond le mariage monogamique. Le mariage fondé sur un amour exclusif et définitif… » (fin du § 11). Alors que les Hébreux sont polygames et ont droit à des concubines, que les Juifs sont toujours polygames au temps de Jésus, mettre en parallèle dieu unique et mariage unique n’est pas sérieux. Et Moïse lui-même, qui a renvoyé sa femme avec ses deux fils, est un bel exemple de monothéisme lié à l'amour exclusif et définitif (Exode, 18, 2-3) !

  

    1. L’amour comme communauté de volonté et de pensée

Afin de prouver que l’idéal de l’Église est un idéal général des humains, le pape cite Salluste (idem velle atque idem nolle, vouloir la même chose et ne pas vouloir la même chose). Puis il en conclut : « Voilà ce que les anciens ont reconnu comme l’authentique contenu de l’amour : devenir l’un semblable à l’autre, ce qui conduit à une communauté de volonté et de pensée » (fin du § 17). Or les Romains n’accordent aucune valeur à l’amour entre un homme et une femme, et n’ont écrit que sur l’amitié, seul sentiment noble pour eux, mais qui se vit entre deux hommes ! Avoir une communauté de volonté et de pensée avec une femme leur paraissait impossible, et l’imaginer, avoir un tel projet de vie, aurait été grotesque. D’ailleurs le texte de Salluste a le terme d’amicitia et non celui d’amor. Plus grave encore, dans quelles circonstances Salluste fait-il prononcer cette phrase à son personnage de Catilina ? Dans un discours aux conjurés qu’il a réunis : c’est-à-dire que cette amicitia qui les unit est la complicité dans le crime, et que la chose qu’ils veulent tous également, c’est renverser l’état ! Il n’est absolument pas question dans ce passage d’amour humain ! Voir « l’authentique contenu de l’amour » dans le contrat mafieux d’une poignée de conjurés prêts à tous les crimes ne peut que laisser pantois. (cf. la référence, bien donnée par l’encyclique, Salluste, Conjuration de Catilina, XX, 4).



Conclusion


Dieu est amour réfléchit sur la charité, pas sur l’amour sexué, conjugal ou non. Il escamote par des procédés parfois douteux la réflexion sur eros, l'amour érotique, pour privilégier philia, l’amitié, et Agapê, la charité. Réfléchir sur « le lien intrinsèque de cet amour (de Dieu) avec la réalité de l'amour humain » a abouti à éliminer l'amour érotique entre humains de la réflexion en refusant à cette forme d’amour les caractéristiques propres à l’érotisme...



(Note : rappelons l'existence de ces commandements, auxquels se réfère d'ailleurs l'auteur de l'encyclique, "tu ne mentiras pas " et " tu ne feras pas de faux témoignage ").


Yves Ferroul


  

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